Frigyes
Karinthy : Nouvelles parues dans la presse
OUI, NON
– BLANC, NOIR
"Nouvelle
objectivité"
À Madame H. E.
Qu’est-ce
qu’on fait ce soir, les enfants ? Y a-t-il un bon film à
voir ? Ah, que des navets – encore que cette histoire de singe
qu’on joue à l’Urania, on pourrait
se l’offrir… Ou allons plutôt chez Sándor ?
Ça dépend qui sera là – Géza
peut-être ? Mais dans ce cas c’est Olga qui ne pourrait pas
venir depuis que les deux femmes sont fâchées… On pourrait aussi
rester à la maison – sauf qu’on ne peut même pas
écouter la radio, elle est en panne – donc ? On descendra au
café ? Ici en face ? Leur musique est épouvantable
– et puis si Jenő ne vient pas, on ne peut même pas bridger.
Ça ne vaut pas la peine…
Et si par distraction, par pure habitude,
et parce que tu as plus de quarante ans, tu es hanté par les souvenirs
d’un monde ancien – si tu risques d’intervenir pour dire que
même si Jenő ne peut pas venir et bridger n’est pas possible,
on peut y aller quand même – le brave citoyen, enfant de notre
temps, lève de grands yeux sur toi et demande : bon, alors
qu’est-ce qu’on fait ?
Qu’est-ce qu’on fait, quelle
étrange question ! On s’assoit et on bavarde, non ?
Bavarder !
Allons, qui est-ce qui bavarde
aujourd’hui, juste pour bavarder ? Dites-moi quel
intérêt vous trouvez à bavarder ? On s’est
épuisé toute la journée à courir de droite et de
gauche, on tombe de fatigue, on veut s’amuser et non se torturer
l’esprit – pourquoi est-ce que je fais fonctionner avec mon argent
durement gagné une chambre des députés, pour que ces
messieurs bavardent à leur guise, moi je voudrais faire quelque chose,
regarder, assister, prendre part.
Ça, Monsieur, c’était
il y a longtemps, la palabre, la grande Palabre, à la Douma, quand on
gouvernait encore le monde depuis un café.
Et c’était aussi plutôt
seulement à Budapest, c’est une spécialité
hongroise, s’asseoir et parler pour tuer le temps.
C’est une chose orientale, Monsieur,
son origine remonte au narguilé et aux jambes croisées sur un
tapis – à l’Ouest cela fait longtemps qu’on ne
connaît plus cela, les langues de l’Ouest n’ont même
pas de mot pour le dire, dans le sens hongrois, dans la forme
fréquentative du verbe, non parler mais parloter, ou si elles en ont un,
c’est seulement pour l’usage méprisant bon pour les femmes
oisives, comme "plaudern" ou
"bavarder" ou "to chat". L’Allemand sérieux ne
peut que parler, ou plutôt négocier, sur quelque chose, avec
un programme prévu assez tôt – le Français en fait
une distraction, il blague et il badine. Chez les Anglais, je veux dire chez
les Anglais de la bonne société, la conversation gratuite, sans
but, est une notion totalement inconnue – si deux Anglais se rencontrent,
alors ils font un pari, s’ils sont trois, alors ils font une transaction,
et s’ils sont quatre, ils s’assoient autour d’une table de
bridge ; le bridge est un jeu au cours duquel en dehors de quelques
monosyllabes non seulement il ne convient pas, mais il est interdit de parler.
Et de toute façon !
Cette idée fixe que deux personnes,
quand elles se rencontrent, ou quand elles font connaissance puis sont
contraintes de séjourner un temps au même endroit, soient
obligées alors de "mener une conversation", de dire quelque
chose, de faire semblant de s’intéresser à l’opinion
de l’autre !
Autrefois cette contrainte engendrait un
genre artistique particulier. Il y avait des hommes célèbres qui
se distinguaient dans la pratique de cet art – "un causeur
extraordinaire", disions-nous, quand quelqu’un menait à la
perfection cette jonglerie totalement inutile.
Bien sûr, ça nous manque tout
de même un peu.
On sent de plus en plus souvent que nous
vivons des temps transitoires. Nous n’osons pas encore nous avouer
ouvertement que nous n’avons aucune envie de "converser" sans
l’espoir d’un but ou d’un résultat lorsqu’on ne
peut espérer aucune utilité positive de l’interlocuteur,
néanmoins nous gigotons de plus en plus inconfortablement par manque
d’entraînement. Nous n’en sommes pas encore au point de dire
à une connaissance aimable et respectée qui dans l’omnibus,
dans une antichambre ou une salle d’attente où on n’a aucune
échappatoire s’installe à nos côtés :
cher ami, comme tu vois, je ne lis pas et physiquement je ne suis pas
occupé, il se trouve que je suis en train de réfléchir
à un sujet qui m’intéresse, et je n’ai pas envie
d’interrompre le fil de mes pensées ; ou bien : je
ne réfléchis pas, seulement je regarde autour de moi et je fais
reposer mon cerveau. C’est pourquoi dans les deux cas, et surtout dans le
second, je n’ai aucune envie de tenir une conversation, de
répondre à des questions idiotes par des blagues maladroites, ou
d’en inventer d’autres encore plus idiotes pour faire
plaisir ; aie donc l’amabilité de te taire et de me ficher la
paix. Comme je disais, nous n’en sommes pas encore là, mais nous
n’avons pas non plus l’envie et le talent de "cacher nos
pensées" de façon amusante et artistique selon la recette de
l’excellent Talleyrand, qui dans la naïveté heureuse de son
temps ne pouvait pas encore songer que l’on puisse simplement dissimuler
ses pensées en ne proférant pas une syllabe. À la place
des deux façons tolérables d’être ensemble, on a donc
inventé un fâcheux, gauche, humiliant "dialogue" d’imbéciles,
indigne de l’homme au point que, si quelqu’un le prenait en sténo,
les deux parties en rougiraient de honte, même si par ailleurs il
s’agissait de deux esprits éminents. Autant de conventions, de
non-sens, d’habits qui n’intéressent personnes portés
puis jetés par des seigneurs, un bain de boue commun baigné de
sauce dont, si tu as la chance de sortir au prix d’un « bon,
salut, moi je descends » ou d’un « bon, moi je
n’attends pas davantage », tu dois encore laver et secouer ton
âme pendant de longues minutes comme le chien secoue sa fourrure, avant
qu’une nouvelle pensée normale, raisonnable ne te vienne ou que tu
ne retrouves péniblement le fil de tes pensées interrompues.
Oui, bien sûr, je sais très
bien que ce serait possible autrement… Comme nous l’avons cru dans
l’ivresse assoiffée de notre âme de seize ans, enchantés
de la découverte que le monde est plein de
congénères… Qu’autant d’univers infinis qui me
ressemblent courent dans la rue autour de moi… Quelle source
inépuisable de merveilleuses et nouvelles magnificences quand deux de
ces univers s’ouvrent l’un à l’autre ! Cela
pourrait être aussi d’une autre façon, comme nous
l’espérions plus tard, dans un désir frémissant, au
bord du lac, serrant la main tremblante de l’objet de notre amour,
enivré du miracle des miracles du moment
présent que découvre en nous le monde ancestral :
maintenant, au seuil de l’instant, devant le ravin divin du futur,
divinisé par nous, une
étincelle va jaillir de l’un de nous vers l’autre, pour
incendier le monde et le recréer à notre image, nous avons
trouvé le talisman du Mot, le sésame, la formule magique !
Oui, bien sûr.
Ça pourrait se passer ainsi.
Il serait peut-être possible, si,
pendant que l’autre parle et dit quelque chose, feignant
d’être très intéressé par la réponse
que tu lui apporteras – si pendant ce temps et même après,
pendant que tu donneras ta réponse, ne cliquetais pas et ne vrombissait
pas et ne sonnait pas derrière tes pensées cherchant les mots, un
radio émetteur et un radiorécepteur et un radio gramophone
inaudibles et pourtant parcourant plusieurs fois le globe terrestre vivant,
qu’il n’est pas comme il faut d’apercevoir, pourtant ils
cliquettent, vrombissent et sonnent en chacun tout autant qu’en toi. Ce
gramophone ronronne sans cesse : trente-trois, trente-trois, trente-trois.
Ou plus précisément : trente-trois et quarante-six.
Trente-trois pengoes et quarante-six fillérs. Trente-trois dollars et
quarante-six schillings, ou öres, ou tchervonets, ou lei, ou yens,
qu’il faut régler, ou qu’il faut toucher, ou qu’on
n’a pas reçus, ou qu’il faut cacher, ou qu’il faut
arracher, qu’il faut huiler, qu’il faut virer, qu’il faut
jouer à la flûte, que tu parles ou que tu ne parles pas, et
même si tu parles, en remuant ta langue, comme si tu parlais
d’autre chose, tu ne parles que de cela, parce que tu n’as besoin
que de cela, parce que tu ne les as pas, ou si tu les as, tu dois les
dépenser à autre chose, pas à cela qui est sur le tapis,
ces trente-trois dont la nécessité t’a
réveillé ce matin de ton rêve étrange, dans lequel
une cavalcade de souffrances frissonnantes, heureuses ou de bonheurs doux et
craintifs tourbillonnait autour de toi – trente-trois, trente-trois, qui
ne te laissent ni crever ni vivre, ni à gauche ni à droite, ni
dehors, ni dedans, car c’est bien ce qui assassinait ton âme,
c’est aussi cela qui la gardait en vie – trente-trois,
trente-trois, pour le feu, l’eau, l’auto, l’aurore
boréale, Dieu et le diable, le ciel et l’enfer, le berceau et le
cercueil. Trente-trois, trente-trois, qu’est-ce que tu as à croasser
et à jacasser, mon cher compagnon, dans cet aimable "échange
d’idées", alors que toi comme moi n’entends pas autre
chose que ce trente-trois, source de toutes tes pensées, ressort de ta
circulation sanguine, clavier de tes nerfs, ce piano mécanique,
trente-trois, trente-trois.
Et aussi longtemps que durera ce
trente-trois, je veux dire, aussi longtemps que ni toi ni moi, ni nous tous
n’auront gagné ce fichu gros lot de dix milliards de dollars
– à quoi servent tous ces discours superflus ?
Le nouveau type d’homme commence
à entrevoir cet idéal, but ultime de toute philosophie, qui
simplifie les premières questions au niveau d’un choix entre une
possibilité affirmative et une possibilité négative.
Oui ou non.
Que la parole ou la pensée aborde
n’importe quoi – au sens final nous ne pourrons nous comporter face
aux faits et aux jugements surgis que de deux façons : on les
reconnaît ou on les conteste.
Vous connaissez tous l’excellent jeu
nommé Bar-Kokhba. Il s’agit de deviner un objet ou une notion
grâce aux réponses oui ou non du poseur de l’énigme
– c’est nous qui sommes censés poser nos questions de
façon telle que les seuls oui ou non permettent de définir la
réponse.
C’est ce mode de conversation qui est
le plus près de celui auquel je pense : la communication la plus
économique, excluant toute convention inutile, bâtie exclusivement
d’éléments concernant l’objet. Il est comme le
nouveau style d’architecture et d’aménagement.
C’est ainsi que nous avons pris
l’habitude de la discipline intérieure dont le monde a maintenant
besoin.
Posez vos questions de façon telle
qu’on puisse y répondre par oui ou par non ! Construisez vos
pensées de façon à avoir en réserve toujours des
oui et des non fermes aux questions posées !
Inutile de trop expliquer. Les seules
questions valables qu’il s’agisse de politique, de
littérature, d’amour, sont des questions circulaires, des
enquêtes. C’est oui ou c’est non, rayer la mention inutile.
Approuves-tu cette forme de gouvernement ? Aimes-tu le sport ?
Maurice Chevalier te plaît-il dans le film ? Aimes-tu cette jeune
fille ? Veux-tu mourir ? Préfères-tu vivre ? Dieu
existe-t-il d’après toi ? Oui ou non ?
Que l’intérêt des gens
les uns pour les autres se transforme enfin, sincèrement, en une grande
enquête dont un statisticien tirera des conclusions finales, d’une
manière scientifique, par des additions et des soustractions. Et que
l’insolvable cesse d’exister, disparaisse, se déclare en faillite parce
qu’il est devenu inutile, et parce plus personne ne s’intéresse
à l’Art, ce prisme de cristal étincelant, qui n’a pas
aménagé son royaume non terrestre entre le blanc et le noir, le
oui et le non, ce royaume composé de toutes les couleurs de
l’arc-en-ciel et de toutes ses nuances, plus enthousiasmant que les
opinions binaires, niant le blanc et le noir, le oui et le non, cherchant la
vérité quelque part entre les deux, là où le bleu
et le rouge sont les plus flamboyants, où les pensées et les
sentiments sont les plus fertiles, dans le jardin protégé de la
solitude, où un stupide dilettante qui ne connaît que les oui et
les non qui n’y sont pas ne pourrait même pas mettre les pieds.
Trente-trois, trente-trois –
détruis ce jardin !
Noir – blanc, oui – non :
te rappelles-tu ce jeu de l’heureuse enfance où il était
défendu de prononcer ces quatre mots.
Ce jeu était le jeu symbolique de
l’art. Ce n’est pas un hasard si l’enfant sensible de la fin
de siècle aimait y jouer.
Trente-trois, trente-trois –
n’y jouons plus !
Trente-trois, trente-trois – le monde
apprend un nouveau jeu : on n’a désormais le droit de
prononcer que noir et blanc et que oui et non, rien d’autre.
Préserve ces quatre mots et jette à la poubelle ton dernier
trésor, ton vocabulaire !
Oui, non, oui, non, noir, blanc –
vive la statistique et la photographie !
Pesti Napló, le 13 septembre 1931