Frigyes Karinthy : Nouvelles parues dans la presse

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SIGNAL D’ALARME

76-Signal d'alarme lous devez soit payer l’amende, soit aller en prison, dit le juge avec sévérité, pour dédommager les Chemins de Fer de l’État, pour avoir abusivement tiré le signal d’alarme.

- Abusivement ?

- Oui, abusivement. Le règlement stipule qu’un passager peut tirer le signal d’alarme dans le cas où sa vie ou celle d’autres passagers sont en danger. Mais vous, lorsque vous avez fait arrêter le train en rase campagne, vous n’avez pu mentionner aucune raison acceptable pour avoir tiré le signal d’alarme, et d’ailleurs au cours de votre audition au tribunal vous avez aussi donné des réponses évasives.

- J’ai souligné qu’une fois arrêté en rase campagne je suis immédiatement descendu du train et j’ai continué à pied jusqu’à la ville suivante.

- Oui, mais vous n’avez pas précisé pourquoi. Vous aviez peut-être des raisons personnelles, mais ce n’est pas du ressort des Chemins de Fer de l’État. Je répète, le signal d’alarme ne peut être tiré que si un danger imminent menace…

- Alors écoutez-moi, Monsieur le Juge, je vais vous expliquer ce qui s’est passé. Le chef de train qui a porté plainte, a peut-être précisé dans le procès-verbal que dans mon compartiment il y avait aussi…

- Seule une dame s’y trouvait, nous le savons. Le chef de train a proposé la dame en tant que témoin, mais j’ai considéré comme inutile de la convoquer, puisque c’est vous qui devez prouver que vous aviez une raison de tirer le signal d’alarme, et non les Chemins De Fer le contraire.

- Ouais… c’est dommage… ou plutôt… c’est tant mieux que vous ne l’ayez pas convoquée, Monsieur le Juge. Comme ça au moins je peux parler librement. Cette dame… cette dame…

- Alors, qu’est-ce qu’il y avait avec cette dame ? La connaissiez-vous auparavant ?

- Non, pas du tout, nous avons fait connaissance dans le train… J’ignore son nom, aujourd’hui encore… Vous savez comment sont ces choses… Je dois vous dire que c’était une jeune femme très bien de sa personne…

- Je vous en prie, ça ne regarde pas la justice…

- Mais excusez-moi, cela concerne l’affaire. Autrement qui me croira qu’entre l’entrée par la frontière jusqu’à Szentmiklós – une petite heure en tout – je savais tout d’elle à part son nom – dans quel couvent elle a été élevée, qui était ce comédien célèbre dont, jeune fille, elle était amoureuse, comment ses parents l’ont forcée à se marier, à quel point elle n’aime pas son époux et rêve de le quitter et de partir un jour avec un inconnu, dans l’inconnu… en Italie… sur un coup de tête et sans réfléchir… avec un homme qu’elle ne connaîtrait que depuis une heure… mais qu’elle saurait aimer à la folie si elle trouvait en lui un homme de courage et d’imagination.

- Ah, ah.

- C’est comme ça. Et quand elle parlait de courage et d’imagination, on s’approchait justement de la gare suivante d’où une correspondance partait immédiatement vers l’Italie… Monsieur le Juge, je me connais… J’ai déjà traversé quelques désagréments dans la vie… Et en matière de courage et d’imagination je sais que le premier est influencé par la dernière… Je vous répète que la dame était très jolie… Et elle me plaisait plus encore que n’importe quelle autre jolie femme… Monsieur le Juge, moi, si on fait appel à mon courage… En l’occurrence une jolie femme qui en sus me plaît… Monsieur le Juge… je me connais… alors je suis un homme perdu… ma vie est bien plus en danger que si j’avais été attaqué par un malfrat… Une seconde m’a suffi pour entrevoir la situation… et Dieu merci il y avait suffisamment de lâcheté et d’instinct vital en moi pour… à l’instant-même où… ayant débité ses allusions… la dame… dont j’ignore même le nom… de derrière ses cils qui voilaient ses yeux… avec son sourire d’attente… s’est tournée vers moi… et a dit simplement : « alors – à quoi pensez-vous maintenant ? » - et alors moi, à la place d’une réponse ou d’une déclaration, j’ai brusquement tiré le signal d’alarme, arrêté le train, je suis descendu et j’ai continué à pied jusqu’à Szentmiklós. Je vous ai tout dit – jugez vous-même si je dois payer une amende.

- Oui, vous devez, dit le juge sans hésiter, et vous devez la régler dans les soixante-douze heures.

Il se leva et l’audience fut close. Mais avant de sortir, il se pencha près de l’oreille du contrevenant.

- Réjouissez-vous de vous en tirer à si bon compte, lui souffla-t-il à l’oreille, moi j’aurais fait meilleure affaire si vous n’aviez pas été aussi couard et si vous aviez laissé ce signal d’alarme en paix… Si je n’ai pas cité la dame à cette audience, c’est parce que… depuis les premiers interrogatoires des témoins… j’ai compris que je connais cette dame personnellement…

Et en sortant lentement de la salle d’audience, il ajouta encore mélancoliquement :

- Et… dans les locaux officiels de l’administration, hélas, il n’y a pas de signal d’alarme…

 

Színházi Élet, 1er décembre 1933

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Thème "humour"