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Liste des recueils

 

 

MA FEMME S’EXPRIME

 

(Chroniques parues dans Pesti Napló)

 

1er juin 1917

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- Pourquoi n’y a-t-il pas de lait, mon chéri, pourquoi je te donne du café noir au petit-déjeuner, mon chéri, c’est tout ce que tu aimerais savoir en toute modestie, mon doux chéri, je peux te répondre, puisque tu veux le savoir : tu n’as qu’à leur dire, mon chéri ; c’est parce que nous n’en avons pas obtenu, parce qu’il y a un nouveau décret, qui stipule que ce n’est plus le matin mais le soir que le centre reçoit le lait ; jusqu’ici il le recevait le matin, si bien qu’on pouvait aussitôt le distribuer, dès le matin, mais ça ne pouvait naturellement pas en rester là, parce que cela avait un inconvénient, c’est que le lait était effectivement buvable. La ville est vite intervenue pour remédier à ce problème, en envoyant le lait au centre seulement le soir : at night, am abend, lorsque le soir se met à raconter ses histoires et chuchotent les feuillages et le lait a eu le temps de tourner jusqu’au matin, alors il tourne. Dieu le bénisse, il tourne si bien que le matin, quand je voudrais le verser dans le café du petit-déjeuner, il ne coule plus de son pot, que dois-je faire ? Protester ? Faire la révolution ? Mettre une balle dans la tête du ministre ? À cause du lait ? C’est à se cogner le lait contre les murs.

 

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7 juin 1917

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- Écoute, mon chéri, j’ai tout de même réussi à me procurer quelque chose, qui plus est pas cher du tout, il fallait un peu courir après, mais pas trop, j’ai tout arrangé dans la maison ; bien sûr dans un grand immeuble en ville comme ici on trouve tout, il suffit d’être en bons termes avec les boutiquiers ; donc, mon chéri, tu sais, le buraliste m’avait promis depuis longtemps ces deux kilos de sucre, sous réserve que je lui procure cinq kilos de saindoux – alors j’ai réussi, j’ai parlé avec le papetier qui voudra bien me faire livrer le saindoux d’ici demain, à condition que j’obtienne la paire de chaussures qu’il a promise au cordonnier sous réserve que le buraliste obtienne du boucher ces poivrons que je lui procure et qu’il les passe aux trois épiciers qui lui fourniront les deux cents forints qu’il a pu se procurer chez le marchand de charbon grâce à mon intermédiaire en échange des deux quintaux de coke qu’avait encore la blanchisseuse.

 

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16 juin 1917                                                                                                 

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Mais il ne faut pas tout de suite désespérer, mon chéri, je me débrouillerai avec les trucs que je portais déjà l’année dernière, regarde par exemple cette jupe grenat, je couperai dedans un chemisier en zéphyrine tellement chic que tu ne me reconnaîtras même pas ; ou tu t’imagines peut-être que le chapeau que tu as vu sur moi hier soir était tout neuf ? Fichtre non, d’un vieux chapeau j’ai retiré le galon, j’ai retourné la coupe et la bordure en fourrure bleue qui était avant sur le volant de mon tailleur d’hiver, je l’ai monté dessus en plume, avec un grand bouton, que j’ai récupéré de l’agrafe de ma jupe de feutre de l’année dernière – tu sais, tu te rappelles cette agrafe, elle était avant sur mes souliers de soie, au printemps, je l’ai transformée par la suite en un pardessus de demi-saison, mais j’en ai fait ensuite une entrée de théâtre, lorsque j’ai donné mon jupon moiré bleu liberty pour le faire retourner, et avec le porte-jarretelles grenat j’ai cousu dessus ce toupet pour qu’on puisse le porter l’hiver aussi, en guise de pèlerine, pour accompagner le châle aile de chauve-souris en laine, tu sais, celui dont tu disais toi-même qu’il m’amincit quand je l’ai mis pour la première fois avec mon chapeau d’été confectionné de mes pantoufles en velours il y a deux ans, ce chapeau que je m’étais fabriqué pour ma fourrure de ville qui m’était restée de ma robe de chambre vert pomme – allons, tu n’as pas pu l’oublier, réfléchis un peu.

 

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30 juin 1917                                                                                                            

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Dis-moi, mon petit, lis-tu bien ces choses qui chaque jour se trouvent dans le journal, que la Russie serait aussi partante, éventuellement, le cas échéant l’Allemagne aussi serait partante, dans les parlements, et dans des déclarations diplomatiques, et dans des manifestes et dans des toasts – bref, tout le monde serait d’accord pour signer une paix honorable. Ce mot, honorable, figure dans toutes ces déclarations, si bien que ça me fait penser à l’année dernière, à ce décret qui a censuré les petites annonces amoureuses, puisqu’elles se sont relâchées et devenues trop sauvages et trop impudiques – il les a censurées et il a ordonné que ce mot, honorable, devait obligatoirement figurer dans toutes les annonces. Ce qui fait que depuis on voit des annonces comme : « ferais la connaissance d’une dame au sang chaud, rondelette, perverse avec qui le 31 juillet, lors de mon passage à Budapest, je pourrais honorablement passer une nuit. » On a l’air de prendre ces déclarations de paix d’aujourd’hui pour des petites annonces amoureuses, c’est pourquoi ils ressentent que le décret en question les concerne aussi.

 

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3 juillet 1917                                                                                                            

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Évidemment, mon chéri, bien sûr que je compte faire des confitures, je me suis déjà procuré tout ce qu’il faut, modestement bien sûr, comme nos conditions nous le permettent, mais tu seras quand même content de moi, il n’y en aura pas beaucoup mais très variées. Eh bien, si tu veux, primo, j’ai déjà les bocaux, ils sont en vrai verre transparent, puis j’ai acheté une livre de succédané de sucre, une livre seulement parce que c’est du succédané authentique, cru, par conséquent un peu cher, on prétend même qu’il y a du vrai sucre dedans. Mais le reste, je le ferai avec deux kilos de morceaux de remplacement de succédané de sucre et avec ce nouveau produit allemand, l’extrait d’émulsion sabarine Hindenburg que, si je le mélange à quelques tablettes d’acide sucrique artificiel qui avait flairé de la saccharine Mackesen, j’en obtiens une saveur très semblable à celle du sucre artificiel authentique – mais de toute façon, les petites boulettes de succédané de cerises aigres dont je compte faire ma confiture, je ne les mettrai pas dans de l’acide sucrique mais dans du sel de vinaigre, dans du sucre de sel et dans de la soude acidique, que l’on peut acheter très peu cher en ce moment et qui remplace très bien l’extrait d’abricot que l’on fabrique de nos jours à partir de cubes d’abricots naturels, originaux, oui, à partir de magnifiques cubes d’abricots et de cerises, tels qu’on les a cueillis sur les arbres à dés de cerises – et puisque les dés sont jetés, au pire je cueillerai sur l’étagère mes confitures de fruits frais de l’année dernière et je les ferai si bien recuire que je le regretterai moi-même – toi, tu devras seulement veiller à ce qu’il y ait des conserves d’hommes pour l’hiver, pour les manger.

 

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8 juillet 1917                                                                                                            

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Tu demandes pourquoi je n’ai toujours pas acheté ces sandales pour Pisti ? Eh bien, mon cœur, je suis d’abord descendue à la halle aux chaussures "Er-Go", je leur ai demandé la pointure trente-deux, puisque Pisti a besoin du trente-deux, mais ils m’ont répondu que cette pointure n’existe pas du tout, et ils ne vont rien avoir pour enfant du vingt au trente-deux dans un avenir prévisible. Quand j’ai demandé pourquoi, ils m’ont répondu que c’est parce que tout le monde demande la même chose, donc ce n’est pas la peine d’y compter. En revanche, si je le souhaite, ils ont de magnifiques chaussures pour enfant du quarante-huit au cinquante-six, car effectivement les gens demandent très rarement ces pointures pour enfant, donc ils en ont. Quand j’ai demandé ce que c’était, ces dix mille paires de chaussures que je voyais sur les étagères, on m’a montré que ce sont des chaussures pentagonales, munies de clous pointus à l’intérieur, et comme elles ont la forme d’une tête, donc il impossible de les chausser, il est normal qu’elles soient très peu demandées, par conséquent il leur en reste d’énormes quantités dans les réserves, d’ailleurs ils viennent d’en commander cinquante mille nouvelles paires. On m’a redit la même chose au palais des chaussures "Sim-Plet", ainsi qu’au jardin de chaussures "Cré-Tin" où au milieu de la salle il y a même une fontaine, une fontaine lumineuse, et puis de la musique tsigane, un buffet et une bibliothèque, une plateforme tournante et un escalier en cristal de deux étages, un lustre à part pour chaque client, un lavabo et un bac à teindre les cheveux. En revanche dans la pointure que vous demandez, Madame, nous n’avons pas de chaussures. – Comment savez-vous de quelle pointure j’ai besoin ? – ai-je rétorqué, étonnée. Il m’a été répondu que tout le monde demande la même chose, du 16 au 40, je ne comprends pas pourquoi, alors que nous avons un grand choix entre le 129 et le 467.

 

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12 juillet 1917                                                                                              

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Tu vas être d’accord avec moi, il est tout de même étrange ce nouveau papier dans lequel on me promet du sucre pour préparation des confitures – je te le lis, voilà ce qu’il dit : je dois promettre, donner ma parole d’honneur, attestée par ma signature, que je n’utiliserai ce sucre à aucune autre fin que des confitures. Jusque-là je serais d’accord, il n’est pas convenable de tromper les autorités, quand pour une fois elles veulent nous donner quelque chose et non le vendre, je dirais que même c’est plutôt flatteur de me demander ma parole d’honneur, autrement dit l’autorité suppose a priori que j’ai de l’honneur, si bien que quand j’en étais là dans ma lecture, j’étais plutôt enchantée de ce ton nouveau. Sauf que, trois lignes plus bas, ils écrivent sur ce papier que l’autorité contrôlera, maison par maison, famille par famille, si j’ai vraiment mis leur sucre dans des confitures, et si je ne suis pas en mesure de leur présenter mes bocaux pleins, tout simplement on me privera du ticket de sucre pour les mois suivants. Alors là, vois-tu, ça ne va plus : ou parole d’honneur ou contrôle, je refuse de signer les deux à la fois. Si maintenant le facteur m’apportait une lettre et si tu voulais savoir si ce n’est pas un rendez-vous que quelqu’un me donne, alors ou tu me demandes ma parole du contraire, ou tu lis la lettre – un des deux est superflu, parce que si tu lis la lettre après avoir eu ma parole, alors tu m’offenses, tout comme, parole d’honneur, je trouve ce procédé de la ville offensant. Qui est-ce qui leur permet de se moquer de ma parole et de la considérer comme quelque chose qu’il faut vérifier ? Qui est-ce qui leur permet de piétiner mon honneur ? Si bien que j’attends de toi de relever le défi, de jeter le gant à ceux qui sont à l’origine de telles insinuations !

 

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29 juillet 1917

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- J’ai entendu déclarer de plusieurs côtés que tu es un homme intelligent, je ne sais pas ce qui est vrai là-dedans, en tout cas voici une occasion d’en faire la démonstration : cela fait les trois quarts d’une année que je réfléchis à cela, aujourd’hui enfin j’ai décidé que je ne peux pas m’en sortir toute seule. Jour après jour, quand j’arrive depuis le Danube, je monte dans le tram n°4 qui tourne devant le Lloyd et qui longe la rue Árpád et descend vers le Parlement. Ou plutôt il descendrait, mais il ne descend pas, il s’agit justement de cela. Dans la rue Árpád, le 4 dans lequel j’ai déjà pris place près de la fenêtre, j’ai sorti le volume 4 et j’ai commencé à le lire à la page 322 où je m’étais arrêtée – entre le receveur et il appelle respectueusement les voyageurs à descendre et à monter dans l’autre 4 qui attend devant nous, vide. Alors moi je te pose la question : qu’est-ce que cela signifie ? Parce que le receveur, si je le lui demande, ne le sait pas : il a toujours fait comme ça, son père et son grand-père aussi ont fait comme ça, alors c’est normal qu’il fasse encore comme ça, sans se demander pourquoi. Qu’est-ce que c’est ? Qu’est-ce que c’est ? À quoi ça sert ? Est-ce une cérémonie, un symbole, un nouveau jeu de société, d’être obligé de descendre et de remonter aussitôt dans le frère jumeau de la voiture précédente, qui suit le même itinéraire point par point ? Est-ce la Régie qui nous fait jouer à saute-mouton pour nous distraire un peu ? La prochaine fois, sur le Boulevard Erzsébet, devant le palais New-York, avant que le tram continue sa route, les voyageurs devront descendre trois fois, faire une ronde et danser autour du tram en chantant « Dansons la capucine ».

 

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4 août1917

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Pour moi ils peuvent bien prescrire cette nouvelle mode que les femmes portent leur chapeau à la main, parce que ce serait aussi aristocratique et inévitable que ce que fait la reine d’Espagne qui porte sa couronne dans sa main à son propre couronnement – ils ne vont pas m’attifer à l’as de pique, parce que je me refuse de longer la rue comme si dans ma distraction je m’étais prise pour un homme pour saluer quelqu’un et j’aurais oublié de me le remettre sur la tête. Qu’est-ce que c’est que cette mode ? Et mon sac à main, comment je vais faire pour le porter, devrais-je peut-être me le mettre sur la tête ? Comme si cela ne leur était pas égal, alors que jusqu’ici aussi on ne savait du chapeau que c’est un chapeau que parce qu’on le voyait sur la tête des gens, tout comme le soda, je sais que c’est du soda parce que je le vois dans une bouteille d’eau de Seltz. D’ailleurs, crois-moi, il existe des femmes dont on ne peut savoir qu’elles ont une tête que parce qu’il y a un chapeau dessus. Tu verras ce que ça va donner ! Petit à petit les femmes vont oublier à quoi cela pouvait bien servir à l’origine, cet accessoire. On risque de voir l’année prochaine des femmes qui le traîneront à la laisse derrière elles comme un petit chien, lui mettront des roues et s’assoiront dedans. À la fin, je crois que c’est ce que vous appelez sélection naturelle et mimétisme, la chose se transformera radicalement. Au début elles le porteront à la main, mais ensuite, une fois qu’elles en auront eu assez, elles se le mettront aux pieds en guise de chaussures ; et un nouveau Berthold-Schwarz[1] devra revenir pour inventer que les femmes devront porter quelque chose sur la tête aussi. Tu n’as qu’à réfléchir là-dessus et quand tu l’auras trouvé tu pourras l’écrire, tu pourras le vendre, et quand tu l’auras vendu, tu pourras m’acheter un de ces gant le jour, chapeau la nuit – pour que ce Français, j’ai oublié son nom, ait raison, celui qui a dit : « mon mari pense donc je suis ».

 

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9 août 1917

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Dis-moi s’il te plaît, toi qui t’y connais en politique étrangère, tu ne voudrais pas m’expliquer comment il faut comprendre ce que j’ai lu dans le tram sur cette feuille de papier journal dans laquelle ils ont emballé mes concombres – tu sais ce que ça coûte les concombres ? Tiens-toi bien… - Au fait, ce n’est pas de ça que je voulais parler, mais de ce truc sur la feuille de journal, en réalité je n’ai lu que le début, la suite était déchirée, mais ça m’a suffi. Donc, le premier ministre français, quelque chose comme Ribot[2], aurait déclaré dans les caméras que Michaelis, le chancelier allemand aurait menti. Alors je voulais te demander ce qui va se passer. Ce chancelier allemand, je suppose que c’est un gentleman, et de toute façon il a un poste particulièrement exposé – peut-il laisser une telle expression lui coller à la peau ? Je veux dire que je me suis demandé s’il ne risque pas de provoquer ce Ribot en duel. Ne me renvoie pas des yeux si bêtes, pense à Tisza qui a pu provoquer Andrássy et Pallavicini et il s’est bel et bien battu contre eux – mais si, il s’agissait aussi de vexations pour des affaires politiques ! Qu’est-ce que tu as à rigoler bêtement ? C’était différent, tu dis ? Pourquoi ç’aurait été différent ? Comment tu dis ? Que Ribot est un politique d’un pays ennemi ? Ah bon, il faut comprendre que les politiciens ne peuvent arranger leurs différends par des bagarres que s’ils appartiennent au même pays, bon, je comprends, il est donc interdit de se battre contre l’ennemi. C’est ça que vous appelez ultima ratio ?

 

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11 août1917

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S’il te plaît, dis-moi, à peu près combien de mètres carrés de peau couvrent un bœuf ? Ne fais pas cette tête, ma question est très sérieuse, ça n’a rien d’une blague, pas la peine de faire le délicat. Je te repose la question : sur un bœuf vrai, naturel, sur un bœuf dont on ne dit pas qu’il est un bœuf parce qu’il est bête, mais parce qu’il est vraiment un bœuf – bref, un animal auquel être un bœuf n’est pas sa substance comme à certaines personnes, mais c’est seulement son apparence physique. C’est de celui-là dont j’ai besoin cette fois, sans cela je ne peux pas m’endormir, je dois calculer combien veau la peau d’un bœuf,  vu que ce matin on a cloué un décimètre carré de peau sur ma chaussure pour vingt couronnes – alors, si je suppose que ce sont quatre mètres carrés de peau qui couvrent un bœuf, cela ferait quatre cents décimètres carrés, soit un montant de quatre cents fois vingt couronnes, ce qui fait au total huit mille couronnes – donc, n’est-ce pas, rien que la peau du bœuf dont nous parlons vaut huit mille couronnes, peut-être davantage, je ne peux pas le calculer exactement – cela montre à quel point ce sont des gens intelligents qui siègent là au centre des peaux, ils jugent selon l’apparence et non la substance – il faut dire qu’il y a bien moins de peau sur les vrais bœufs que nous sommes qui déboursons vingt couronnes pour un ressemelage, nous ne sommes pas aussi intelligents que ceux que nous appelons bœufs selon la pure illusion de leur apparence.

 

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16 août1917[3]

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Ne dis pas qu’il est déjà quatre heures, c’est impossible – comme le temps passe !... Tu demandes si je suis devenu fou de rentrer à des heures pareilles. Est bien voilà, au casino on a présenté une nouveauté extrêmement intéressante, tu as pu lire ça, toi-même dans le journal : les nouvelles cartes, vois-tu, fabriquées par Leó Kóber[4], tu n’as pas lu ça ? On met en circulation de nouvelles cartes, diffusées par l’Office de Secours de Guerre, je me suis dit que je devais aller les voir, les quatre rois sont les quatre monarques de la coalition, les dames et les valets sont les officiers supérieurs ou juste en dessous, autant de glorieux chefs de guerre, l’un d’entre eux est… Cesse de dire que ça ne t’intéresse pas ! Alors qu’est-ce qui t’intéresse, créature de Dieu, si nos glorieux chefs de guerre ne t’intéressent pas, eux qui dans le feu d’âpres combats… Bon d’accord, laisse-moi une minute pour terminer ce que j’ai commencé à te raconter. Tu m’as donc demandé comment étaient les quatre as sur les nouvelles cartes. Tu n’as pas demandé ça ? Mais si, je me rappelle très bien que tu l’as demandé, et si tu ne l’as pas demandé, tu aurais dû. Donc, je te fais savoir que les quatre as composent un magnifique groupe allégorique… Comme un couple idyllique dans un paysage plein de charme… Bon, ne sois pas si impatiente, je veux seulement te dire que ces nouvelles cartes… Bon, j’entends, je ne suis pas sourd ! – Si je n’en ai pas, je ne peux pas t’en donner… Tu dis que quand je suis sorti j’en avais encore… Oui, c’est vrai, je me rappelle, j’avais sur moi un peu d’argent, cent ou cent cinquante… Bon, ne fais pas de scandale en plein jour… On ne peut pas régler la chose  en douceur ? C’est justement ce que je voulais t’expliquer, que ces belles cartes sont très belles… très chic… elles n’ont qu’un seul défaut, le même que les anciennes… elles sont toujours mal battues… très mal battues…

 

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23 août1917

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Tu ne vois pas clair, pourquoi tu me demandes ce que je fais ? Tu vois bien que je me grime. Passe-moi plutôt ce pot pour que je me retire la perruque de la tête. Arrête de dire des bêtises, je n’ai signé aucun contrat, certainement pas – ça ne m’intéresse pas d’aller faire l’actrice, l’unique intérêt serait d’avoir toujours sous la main ces accessoires et ces perruques, je ne serais pas obligée de me les acheter pour une fortune, comme maintenant, si je veux sortir pour me procurer une livre de thé. – Laisse tomber, je n’ai pas besoin de compresses sur la tête, je ne suis pas malade, je ne veux pas me mettre au lit, ne téléphone nulle part, ne propose pas de me sortir pour une petite promenade, à Buda ou vers Angyalföld – je n’ai pas perdu l’esprit, je te le répète, j’ai besoin de tout cela uniquement pour acheter une livre de thé – et si tu n’étais pas aussi inculte et indolent, tu comprendrais tout de suite de quoi il s’agit. Il s’agit de ce qu’on a le droit d’acheter que vingt grammes de thé chez le marchand de thé – pas d’autre solution, il faut se transformer plusieurs fois si je veux m’en procurer davantage. J’ai d’abord envoyé Böske, puis j’y suis allée moi-même, après j’ai envoyé la belle-sœur de Böske, ensuite de nouveau dans mon vieux chapeau et le menton dans un foulard, mais en vain, on a reconnu qu’elle était déjà venue et l’on l’a jetée dehors. Alors j’ai retenté à mon tour avec une perruque blonde, habillée en ballerine – le temps qu’ils pèsent mes vingt grammes, Böske s’est déguisée en un vieux général sourd, nous nous sommes croisées à la porte de la boutique, même moi je ne l’ai pas reconnue, tellement elle était bien déguisée, seulement quand elle a demandé le thé. Au tour suivant, c’est encore Böske qui y est allée, habillée en jeune coursier, puis encore moi en paysanne – mon dernier personnage était un vieux journalier loqueteux, édenté, je l’ai choisi parmi les projets de costumes des Bas-Fonds dans un journal théâtral. Tant pis, le principal c’est que la livre de thé est réunie, on peut inviter László Beöthy[5] pour le thé – je veux lui demander de me pistonner dans son cours de théâtre, je veux apprendre le métier à fond, car la semaine prochaine j’aurai besoin d’un kilo de café.

 

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26 août1917

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Je suis persuadée que vous faites avec la meilleure volonté et les meilleures intentions ce que vous faites, que vous scribouillez plein les journaux sur la cherté de la vie. Jour après jour je ne lis pas autre chose que ces reportages, que ces bonnes femmes au marché ont encore eu le culot de demander tant et tant – ce qui est absolument vrai. Mais vous, pour faire plus d’effet, vous en rajoutez un peu, ou bien vous n’écrivez que les cas les plus frappants. À quoi ça peut bien servir ? Depuis trois ans trente journaux nous inondent de ces jérémiades venimeuses, bien sûr sans résultat, parce que ceux qui devraient prendre des mesures ne bougent pas le petit doigt.  Au journaliste, ça lui est complètement égal, il a fait son devoir quand il a décrit la réalité et il a donné expression à la révolte du public. Mais vous les journalistes, vous ne remarquez pas que pendant que, avec enthousiasme et noble passion, vous démasquez l’ignoble spéculateur sur les prix, vous informez du même coup les autres marchands plus naïfs et encore ignorants, vous les informez du prix que certains profiteurs osent impunément demander pour la marchandise : la mémère de la campagne monte au marché pour vendre et apprend dans les journaux que les deux cents pour cent de bénef qu’elle comptait faire c’est ridiculement peu par rapport à ce qu’on peut gagner à Budapest. Vous faites comme le voyageur juif qui n’est pas à même de deviner quel type d’affaire compte réaliser son compagnon de train, mais tout en lui posant ses questions, lui donne involontairement quantité de bonnes idées – vous gardez les profiteurs et les spéculateurs à l’ordre du jour, vous habituez les gens à cette idée, vous rendez ces procédés naturels. Écrivez plutôt si possible que les fruits sont bons et bon marché et que les marchands sont des anges – alors le public ne tolérera pas qu’on lui demande des prix plus élevés que ce qu’il a lu dans le journal. Mentez pour que ressorte la vérité. Moi j’ai compris cette méthode avec mon petit garçon : avant, quand il hurlait et trépignait, je le rabrouais, je lui disais qu’il était vilain, ce qui le faisait crier encore plus fort. Désormais j’ai complètement changé de méthode. S’il commence à faire le vilain, tout à coup je me mets à sourire et je lui dis qu’il est un petit garçon adorable, doux et sage, un chéri. Regarde-le comme ça le trouble, il s’étonne, il s’arrête de crier et il ouvre de grands yeux. Il convient de faire croire aux gens qu’ils sont bons si nous voulons qu’ils le deviennent.

 

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8 septembre 1917

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Il y a quand même quelque chose que je ne comprends pas, pourtant j’avais toujours la meilleure note en calcul. Quand j’ai lu qu’on introduit chez nous le ticket de charbon, je me suis dit, c’est normal, il n’y a pas de charbon parce que nous sommes les Empires Centraux assiégés de partout, affamés, assoiffés et exposés au froid par ceux de l’Entente, et ils ne nous envoient pas de charbon, et ce que nous avons chez nous c’est trop peu. Mais ensuite j’ai lu qu’en Angleterre aussi on instaure les tickets de charbon et en France aussi et en Italie aussi et en Russie et même en Amérique. Bref, partout, autrement dit il n’y a plus de charbon nulle part au monde tout à coup, parce que les pays n’en envoient pas aux autres. L’horrible cherté des prix qui étrangle maintenant le monde entier, chaque État l’explique à son peuple en disant que c’est parce que les pays ennemis ne vendent plus ce qu’ils vendaient auparavant. La France n’a pas de charbon parce que l’Allemagne ne lui en vend pas et l’Allemagne, parce que la France refuse de lui en vendre. Écoute, c’est tout de même singulier et mystérieux, non ? Est-ce que ces deux pays n’ont jamais eu l’idée que pour remédier à ce problème il faudrait que ce que l’Allemagne n’envoie pas, ce soit utilisé en Allemagne, et la France pourrait faire pareil. De toute façon toute cette guerre économique est une ânerie incroyable à mes yeux. Son but serait qu’un pays affaiblisse l’autre avant de l’anéantir. Mais le résultat est que les deux s’affaiblissent, ils seront donc de nouveau de forces égales et aucun ne pourra vaincre l’autre. C’est comme si deux lutteurs se giflaient mutuellement avant le match – ou comme si on lâchait deux chevaux de course, leur ayant attaché les pattes arrière au préalable. Ne serait-il pas plus simple que les ennemis se nourrissent plutôt, se renforcent mutuellement sur le plan économique, tous les deux dans l’espoir de devenir forts, un degré plus fort que l’adversaire, plutôt que l’autre soit faible, encore plus faible que lui s’il était faible lui-même. Tu comprends ? Si oui, explique-moi, parce que moi je ne comprends pas.

 

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15 septembre 1917

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Cette fois il faut vraiment que tu m’expliques comment ça marche avec cette Russie, parce que moi, épouse d’un journaliste, j’en rougis de ce qui s’est passé hier. On s’est moqué de moi quand j’ai dit que cette fois les Allemands vont sûrement gagner puisque ce Kornilov[6] a réussi à rencontrer ce Hindenburg, pour qu’ils marchent ensemble sur Pétersbourg. Et alors, bien sûr que je sais que ce Kornilov est un Russe, mais puisque lui aussi il va sur Pétersbourg, ils finiront bien par se rencontrer quelque part, et alors, que feront-ils l’un avec l’autre ? Ils se taperont dessus ? Ils ne sont pas fous, ça ferait bien rigoler Kerenski, il attendrait que l’un des deux l’emporte, puis il assènerait au vainqueur bien fatigué, un bon coup sur la tête. Ou, supposons que Hindenburg y arrive plus tôt que Kornilov – que devra faire Kerenski ? Se battre avec lui ? Pour qu’arrive ensuite Kornilov et qu’il l’attaque dans le dos ? Non, ce Kerenski, je ne le connais pas comme ça. C’est un homme bien plus intelligent, il ne fera pas une bêtise pareille. Qu’est-ce qui reste alors ? Disons que c’est Kornilov qui arrive le premier à Pétersbourg – excuse-moi, mais comment pourraient-ils se battre ? En sachant que Hindenburg peut arriver d’une minute à l’autre, et qui plus est, manifestement pas avec l’intention de protéger Kerenski de Kornilov, pas plus que Kornilov de Kerenski. Il ne peut donc pas en être question – ce serait comme si maintenant nous deux, nous nous mettions à nous crêper le chignon, pour savoir qui doit donner sa fessée à Pisti, parce qu’il nous a lancé des assiettes. C’est ce que je lis : Kornilov et Kerenski se sont effectivement mis à se chamailler pour savoir lequel des deux devra battre Hindenburg. Je crois t’avoir prouvé clair comme le jour que cela ne pourra donner à la fin que la paix, parce que tous les trois se rendront compte que si un homme peut se battre contre un autre, contre même deux hommes le cas échéant – mais trois hommes les uns contre les autres, sans que deux s’associent contre un troisième, c’est impossible. Alors, tu comprends maintenant ce qu’il en est avec la Russie ? Puisque tu voulais le savoir à tout prix. Tu dis que c’est moi qui t’ai posé la question ? Arrête de mentir, c’est inouï ! Vérifie qui c’était, au début de cet article quand il sortira de l’imprimerie, tu verras bien.

 

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20 septembre 1917

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Tu demandes ce que c’est que j’ai sur moi, en bien, tu ne le vois pas ? Tu ne le reconnais pas ?  Peut-être n’as-tu pas poussé une crise parce qu’il a coûté cher quand nous l’avons acheté ? Oui, tu vois bien, tes yeux ne te trompent pas, c’est bien cette esquisse de Rippl-Rónai, un pastel, que nous avons acheté l’autre jour – bon, d’accord, il s’agissait effectivement de l’accrocher dans la chambre au-dessus du trumeau, mais comme tu peux le constater, j’ai changé d’avis, j’ai fait faire un joli cadre et c’est devenu une broche, une broche magnifique, tu peux te rassurer, elle m’a déjà procuré de grands succès : personne d’autre n’a une broche de Rippl-Rónai, parce que Rippl-Rónai ne fait pas des broches exprès comme Gara[7], mais celle-ci n’est pas une pièce unique que les gens voudront venir voir. Allons, serais-tu devenu aveugle, que tu ne voies pas que de nos jours tout le monde porte des broches artistiques, des peintures miniatures, gravées dans de la porcelaine, serties – plus exactement, c’est seulement au début qu’il s’agissait de miniatures, maintenant on en porte aussi de plus grandes, parce que l’art évolue, n’est-ce pas, et les thèmes s’enrichissent. Au début il n’y avait sur la broche qu’une tête ou quelques fleurs, plus tard des figures entières, des nus – des femmes nues, avec un chien – plus tard des intérieurs ou des paysages – une de mes amies est en train de négocier un triptyque de guerre assez grand de Verechtchaguine, pour s’en faire faire une broche. Pourquoi pas le Panoramique de Feszty[8], tu me demandes ? Pourquoi pas un jour, mais je le proposerais plutôt à des femmes plus corpulentes, moi je me contenterais d’un Munkácsy. Tu me demandes si je n’ai pas honte de porter de telles nudités sur ma poitrine ? Allons, aujourd’hui ça ne choque plus personne, plus personne n’ignore que les femmes sont nues sous leurs habits – deuxièmement, je ne suis pas obligée de la voir et d’en rougir, la broche me tourne le dos – troisièmement, est-ce que c’est une femme nue sur cette broche ? Je te jure que je croyais que c’était un pot de fleurs avec des anses.

 

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18 octobre 1917                                                                                                      

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- Depuis longtemps j’ai décidé de ne plus lire les journaux, ça ne vaut pas la peine, mais ces jours-ci m’ont définitivement convaincue qu’il est franchement inutile de s’y intéresser, c’est du temps perdu. Je prends en main ce genre de numéro de fête en douze pages, en me disant qu’au moins il ne me prendra pas trop de temps, si le journal est petit, c’est manifestement pour nous communiquer de façon concise et compacte ce qu’ils diluent trop souvent en longueurs – eh bien, le premier article se plaint de la terrible pénurie de papier, ils demandent pardon au lecteur de ne paraître désormais que sur douze pages, ce qui les empêcherait de répondre à toutes les attentes des… Bref, une partie importante du journal raccourci ne fait qu’expliquer quelle saloperie c’est d’être obligé de se raccourcir et de ne pas pouvoir écrire plus, et ainsi de suite, comme si le fait que le journal soit devenu plus petit m’empêchait de le voir de moi-même, comme s’il était nécessaire de l’annoncer, en le raccourcissant encore plus – si tu veux, ça me fait penser à quelqu’un qui me débiterait pendant une demi-heure qu’on lui a mis un cadenas sur la bouche, ce qui l’empêcherait de s’exprimer. Si vous êtes vraiment contraints de ravaler tant de choses à dire à cause de cette pénurie de papier, pourquoi gaspillez-vous une partie du papier et de la place qui vous reste à démontrer qu’il n’y a pas assez de place ? Ne savez-vous pas être brefs, concis, condensés, virils ? Faut-il que vous vous plaigniez, vous vous lamentiez tout le temps comme une vieille femme ? Je trouve ce procédé incorrect et je te prie de faire absolument une petite place à mon opinion dans votre numéro de demain, s’il vous en reste un peu après vos séries d’articles sur la pénurie de papier, parce que je veux que le public apprenne à quel point il est condamnable de parler, à la place des informations sérieuses et intéressantes, de ce que le public voit de toute façon et dont il se forme un avis tout seul, il n’est pas bien que vous remplissiez ces places onéreuses pour répéter qu’il n’y a pas de place, vous ne faites que parler pour vous agiter la langue et… Bref, écris cela absolument pour demain, hein ? Comment ? Tu dis qu’il y a des informations bien plus importantes à passer ? Cesse de blaguer, elles peuvent attendre, c’est ça qui est important !

 

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24 octobre 1917                                                                                                      

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Je ne sais pas si tu as remarqué l’unique avantage de la cherté des prix : on trafique les victuailles. Attends que je finisse, ne m’interromps pas. Je sais bien que cela ne veut pas dire que les mœurs seraient devenues plus nobles. Il s’agit simplement que les produits avec lesquels on a l’habitude de trafiquer les aliments, sont entre-temps devenus plus chers que… Ne me coupe pas, c’est bien ce que je dis, plus chers. Parce qu’aujourd’hui chaque produit est plus cher que l’autre, ce qui ne veut pas dire que l’autre produit serait moins cher que le premier. C’est évident. Si moi par exemple je dis à propos de deux femmes que l’une est plus belle que l’autre, ça n’empêche pas que les deux puissent être affreusement moches, seulement l’une des deux un peu moins. C’est pareil que… C’est pareil que moi par exemple, quand je vais au Palais des Expositions, une fois que j’arrive sur place, il s’avère que ce n’est pas le palais des expositions, mais la gare de l’Est… Non ? Tu dis que ce n’est pas pareil ? Bon, pas pareil. Pourquoi tu chicanes ? Moi je parlais de ce qu’on ne peut plus falsifier le café avec de l’huile de lin, parce que l’huile de lin est devenue plus chère que le café, et l’huile de lin, on ne peut plus la falsifier avec de la gomme, et on ne peut plus falsifier la gomme avec du cuir de vache, et le cuir on ne peut plus le falsifier avec du vin de vache, et le vin de vache on ne peut plus le falsifier avec du cirage et le cirage on ne le falsifie plus avec de la résine, et on ne falsifie plus la résine avec du celluloïd, et le celluloïd on ne le falsifie plus avec du poil de la bête, on ne peut d’ailleurs plus reprendre, du poil de la bête, je voulais dire falsifier, parce que le café coûte encore plus cher – tu as raison, c’est un cercle vicieux, mais c’est un cercle dont chaque point se trouve à une distance différente du centre de l’honorabilité, mais aucun n’en est plus près que l’autre. C’est à cela que nous devons, et c’est ce que je voulais te démontrer, que l’on ne falsifie plus rien, à l’exception de l’argent, parce qu’il ne nécessite aucun produit, il suffit de déclarer que le billet de vingt couronnes vaut vingt couronnes, donc un mensonge suffit : or les mensonges ne manquent pas et ils sont gratuits.

 

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16 novembre 1917                                                                                                   

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Arrête, il est inutile de se lamenter sans cesse à cause des prix qui sont un peu élevés. Crois-moi, tout cela est question de présentation, ça dépend des yeux avec lesquels on les regarde, de quel côté et sous quel angle, et comment nous y sommes accordés. Bien sûr que tes cheveux se dressent sur ta tête si tu n’arrêtes pas de grommeler dans ta barbe qu’avant la guerre un pain de savon coûtait cinq kreutzers, alors que maintenant on le vend cinq couronnes ; avant la guerre une paire de chaussure coûtait vingt-cinq couronnes, alors qu’aujourd’hui c’est cent quatre-vingt ; avant la guerre le prix d’un kilo de riz était de cinquante kreutzers, et aujourd’hui quatre-vingt. Tu devrais être plus optimiste, réfléchir plus allègrement, un peu plus légèrement, pas avec ce sérieux à couper les cheveux en quatre. Tu verras, tout sonne autrement, tout devient plus serein. Comment j’imagine ça ? Mon Dieu, par exemple comme ça : qu’en dis-tu, comme tout est bon marché, avant la guerre on nous demandait au moins cent couronnes pour un minable tapis, alors qu’aujourd’hui tu peux obtenir un poulet bien gras, rien que pour cinquante couronnes. Avant la guerre tu pouvais être heureux si l’on te vendait un cochon plus ou moins engraissé pour quatre-vingts forints, alors qu’aujourd’hui pour la moitié de cette somme, tu peux avoir une oie entière. Avant la guerre tu te cassais la tête pour trouver de quoi régler les deux mille pengoes que coûtait l’équipement de ton bureau, alors qu’aujourd’hui, pour seulement quatre cents forints tu peux acheter un pardessus d’automne aussi beau que tu veux. Avant la guerre tu pouvais te dire chanceux et sauter de joie au plafond si on te vendait les chemises les plus ordinaires à huit forints pièce, alors qu’aujourd’hui tu fais la grimace si on ose te demander trois couronnes pour une magnifique paire de lacets. Mais non, je ne vais pas arrêter, pourquoi je m’arrêterais ? Je te dis que c’est comme ça qu’il faut penser simplement et honnêtement, et pas tourner autour du pot comme vous. Cela me permet de me vanter : je me suis acheté un magnifique corsage en soie. Ose me dire en face si tu aurais pu acheter en temps de paix une automobile pour ce prix-là.

 

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21 novembre 1917                                                                                                   

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Fiche-moi la paix, arrête de me demander pourquoi j’ai dit à la baronne que nous avons une automobile. Je ne le lui ai jamais dit une chose pareille, c’est un mensonge et d’ailleurs ce n’est même pas vrai, je ne lui ai pas dit cela, et je ne l’ai pas dit comme ça, et ce n’est pas à elle que je l’ai dit, seulement comme ça, en général – c’est une pure calomnie ! Mais il y avait plusieurs personnes autour, tout le monde a pu l’entendre, et je ne serais même pas intervenue, mais j’en avais par-dessus la tête des lamentations sans fin de la nouvelle baronne : comme il est difficile de se procurer de l’essence, la quantité d’essence qu’elle consomme et le prix des autos qui s’envole – tu sais bien que je n’aime pas ces espèces de Charlottes qui ne cessent de se plaindre, et j’avais très envie de dire moi aussi un mot, alors j’ai dit : eh oui ! Pourquoi ne devrais-je pas dire eh oui ? Bon, d’accord, j’ai aussi dit en effet : une auto, ça consomme beaucoup d’essence, c’est un souci, nous en savons quelque chose, nous aussi… Ce que les autres peuvent en déduire ou non… cela n’est pas de ma faute, je n’ai absolument pas voulu dire par là que nous avons une auto – et même si je l’avais dit ? Même dans ce cas je n’aurais pas menti, parce qu’il se trouve que Pisti a une auto et Pisti est notre fils, par conséquent son auto est la nôtre, même si ce n’est qu’un jouet. Qu’est-ce que tu dis ? Pour ça, pas besoin d’essence ? Eh bien tu te trompes, justement il y faut de l’essence, parce que Pisti grimpe là-dedans dans son pantalon blanc, il se salit immanquablement, avec quoi tu vas détacher les saletés, sinon avec de l’essence ? C’était donc légitime de ma part de dire que nous avons une auto et qu’il est difficile de se procurer de l’essence.

 

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22 décembre 1917                                                                                                   

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J’aime vraiment beaucoup Pisti qui est un enfant adorable, mais le problème est que tous ces invités qui en font la louange comme s’ils s’étaient mis d’accord, commencent à me taper sur les nerfs. Ils disent tous la même chose, chacun commence par dire qu’il a déjà vu beaucoup d’enfants splendides, mais une telle beauté extraordinaire comme celle de Pisti, il n’en a jamais vu parce que cet enfant est si beau qu’on le croirait peint. (Je remarque que quand les gens le voient sur le tableau où il est vraiment peint, ils disent qu’on dirait qu’il est vivant.) Ensuite chacun tombe en pâmoison quand je dis qu’il n’a que deux ans, ils disent que ce n’est pas possible, il est si éveillé, on dirait qu’il a cinq ans, ce qui est tout de même exagéré. Mais jusqu’ici ça irait, il n’y a rien de choquant, jusqu’à ce qu’ils commencent leur « à qui il ressemble ? ». Cela me donne le vertige, tout ce qu’ils sont capables de débiter là-dessus. L’un prétend qu’il est tout à fait son père, l’autre jure qu’il est tout à fait sa mère – alors ils se chamaillent là-dessus, ils analysent les détails, ils se déchirent, ils donnent leur parole que l’enfant a les yeux de son père, mais dans son nez il y a bien quelque chose de sa mère, en revanche son menton pourrait être celui de son père vu de profil, mais vu de face il est plutôt celui de sa mère. Hier deux de mes invités ont failli se taper dessus à ce propos ; à la fin je n’ai pu entendre que des bribes de leur dispute telles que : il se trouve que vous vous trompez, car ses yeux, ils sont tout simplement découpés dans le nez de son père, en revanche ses oreilles ressemblent vraiment à la bouche de sa mère. Vu que je venais justement de sortir l’enfant tout nu du bain, quand les visiteurs sont arrivés, j’ai veillé à le reprendre aussi vite que possible des griffes de ces gens pour qu’ils n’aient pas le temps de passer à certains détails à propos desquels il aurait été tout au moins gênant, sinon désespéré, j’irai jusqu’à dire sans objet, de débattre si le détail en question ressemble davantage à son père ou à sa mère.

 

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27 décembre 1917                                                                                                   

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Alors tu vois ? Je t’ai bien dit qu’à la fin c’est nous, les femmes, qui ferons la paix, Alors qui est-ce qui avait raison ? Pourquoi tu fais de grands yeux, comme si tu n’avais pas lu le premier jour des négociations de paix de Brest-Litovsk, où le chancelier allemand, Kühlmann[9], ou comment il s’appelle, a commencé son discours par « Majestés, Mesdames et Messieurs ! »… Alors, qui avait raison ? Pourquoi tu bafouilles ? Et alors, qu’est-ce que ça prouve ? Ça ne prouve pas que cela a été fait par une femme ? Cette agitatrice socialiste, comment elle s’appelle déjà ? Bizenko ? Voyons, c’est ridicule. C’est à moi que vous voulez faire avaler ça ? C’était bien organisé, je te l’accorde, ils savent bien s’y prendre, ces Russes ! Ne joue pas l’important avec moi, tu ne veux tout de même pas me faire croire que cette femme a vu ce chancelier pour la première fois ? Ou que ce chancelier aurait consenti à participer aux négociations et à descendre par ce froid à Brest-Litovsk, s’ils n’avaient pas concocté à l’avance ce lieu de rendez-vous ? Ne déconne pas, en disant que ce Kühlmann est un homme politique sérieux ! Il est aussi mâle en chancelier, qu’elle est femelle, cette dame Bizenko ! Ne fais pas l’innocent, tu sais aussi bien que moi que ça ne devait pas se passer autrement. Qu’est-ce que tu as à les défendre ? Tu es drôlement échauffé, mon petit, moi je m’en fiche, si tu veux tu peux faire tes bagages, même tout de suite, tu peux courir à Brest-Litovsk, couvrir de baisers cette personne dans ta joie qu’elle ait fait la paix, si elle te plaît tant – mais sache que tu ne remettras plus les pieds ici, compris ? Je ne t’adresserai plus la parole, va chez la Bizenko pour faire la paix – moi je n’en veux pas d’une paix à laquelle des femmes aussi ont participé, je n’ai pas confiance – je t’ai toujours dit que si cela dépendait des femmes, surtout des femmes dans son genre, qui ne cherchent qu’à me piquer mon mari, comme tu viens de l’avouer à la minute même, la guerre durerait mille ans et elle ne finirait jamais.

 

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18 janvier 1918                                                                                                       

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Alors dis-moi s’il te plaît, car je commence à ne plus comprendre la chose sur les pacifistes et sur les ilfauteniristes, que ce président du conseil Tisza (pardon, tu dis qu’il n’est plus président du conseil ? C’est pareil), donc, ceux qu’il avait distingués dans son discours, comme je le lis sur cette feuille déchirée du journal dans laquelle mon fer à friser était emballé. Il dit, ce Tisza, que la paix est tant voulue seulement par les journalistes exemptés et des ouvriers exemptés et des politiciens exemptés, et aussi peut-être par les soldats, bref, par les gens en général, mais personne d’autre, sinon ces déserteurs qui s’exemptent tout seuls et refusent de se battre… Tisza a dit cela très ironiquement et plein d’enthousiasme, et j’ai lu que le parti du travail a vivement applaudi et il y avait une grosse rigolade, les gens criaient : c’est ça, c’est ça – alors explique-moi ce qu’il y a de drôle là-dedans ? Parce que je n’y comprends rien, pourquoi c’est bizarre que celui qui est du parti de la paix, n’ait pas envie de se battre ? C’est bien pour ça qu’il est du parti de la paix. Ou alors, c’est seulement celui qui aime la bagarre qui a le droit de prétendre que la paix c’est mieux que la guerre ? En revanche, quelqu’un qui reste assis chez lui et écrit, autrement dit un planqué exempté, qu’il soit au moins du parti de la guerre, nom d’une pipe, qu’il glorifie la mort en héros, au moins ça, si déjà lui il ne peut pas y prendre part ? C’est étrange, on dirait qu’on en veut vraiment à ces pauvres exemptés, tout le monde les embête, le mieux serait qu’ils n’ouvrent même pas la bouche. Parce que s’ils louent la guerre, les pacifistes rappliquent aussitôt pour dire, c’est facile pour lui de rester assis chez soi, serait-il là dehors, dans les tranchées, il glorifierait moins la guerre. Mais s’ils aspirent à la paix, alors c’est Tisza qui rapplique pour constater sur leur compte que… quoi déjà ? Je n’ai pas très bien compris de quoi Tisza suspecte les pacifistes exemptés. Peut-être de ce qu’ils l’envient de pouvoir mourir en héros ? Ou quoi ? Parce qu’ils ne peuvent vraiment avoir aucune autre raison de souhaiter la fin de la guerre.

 

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2 février1918                                                                                                           

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Quand même, comment ça marche avec l’eau ? Mais non, je ne plaisante pas. Je parle de l’eau, celle qui coule dans les tuyaux. Bon, d’accord, on m’a déjà expliqué que c’est pour faire des économies qu’on nous coupe l’eau toute la journée, et qu’on ne la rétablit que le soir, pendant une heure et demie. Mais j’aimerais bien comprendre où est-ce qu’il y a de l’économie là-dedans, et en général, comment peuvent-ils penser qu’on peut économiser l’eau ? Est-ce que je devrais boire moins d’eau quand j’ai soif, ou me baigner dans moins d’eau, ou quoi ? S’imagineraient-ils que jusqu’à leur avertissement, par pur goût de luxe, je buvais plus d’eau que ce qui étanchait ma soif ? Ou que j’aurais installé une fontaine chez moi, ou que je m’exercerais au tir avec un fusil à eau, rien que pour gaspiller l’eau ? Diable ! Je buvais quand j’avais soif, et c’est tout. Mais maintenant la situation est que le soir, quand ils remettent l’eau pour une heure et demie, de peur d’en manquer chacun remplit d’eau tous ses récipients, et sa baignoire, la crédence, les vases, les vieux chapeaux, les souliers, le porte-parapluie, les gens vident l’encrier de son encre et le remplissent d’eau aussi. Évidemment on n’a pas besoin d’autant d’eau en une journée. Donc, le lendemain, quand l’eau repart, les gens vident les restes d’eau croupie, et ils recommencent. Je suis persuadée qu’ils consomment quatre fois plus d’eau qu’avant. Ajoute à cela, que le poêle de la salle de bains étant vide, on ne peut pas se baigner dans de l’eau chaude, seulement dans de l’eau froide – pourtant, il suffirait de moins d’eau chaude. Mais va leur expliquer ça ! Ils insistent pour faire leur économie, ils refusent d’utiliser ce machin, cette matière – arrête de rire, je ne parle pas des tuyaux d’eau, mais de leur cervelle…

 

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5 février 1918                                                                                                          

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Dis-moi, mon petit, mais franchement – est-ce que c’est de moi qu’il parlait, ce Vázsonyi[10] au parti démocrate ? Est-ce que c’est moi la dame à laquelle les vilains Bolcheviks hongrois veulent présenter une petite révolution, puisque je n’en ai jamais vu, et puisque désormais seule une petite révolution saurait exciter mais nerfs avachis et pervers ? Est-ce que c’est à moi qu’ils veulent servir un peu de sang pour accompagner ma tasse de thé, ces fomenteurs de paix sanguinaires ? Car s’il s’agit de moi, alors s’il te plaît, va dire à ce Vázsonyi qu’en ce qui me concerne, je préférerais recevoir un peu de thé pour accompagner le sang, parce que j’ai déjà reçu suffisamment de sang, tellement que ce serait trop, même pour le Marquis de Sade que d’ailleurs Vázsonyi rappelle également. En revanche il n’y a plus moyen de dégoter un peu de thé à cause de tous ces usuriers et renchérisseurs de prix et les affaires des chaînes commerciales dans les glorieus temps actuels, dont ce Vázsonyi prétend qu’ils ne sont pas seulement grands, ils sont aussi dangereux. À propos, ce n’est pas Vázsonyi qui a inventé ça, même s’il s’en vante, Jóska a dit la même chose l’autre jour quand sa blessure reçue à Tchernovitz s’est remise à s’infecter, le pauvre. C’est pour ça que je dis : que ce Vázsonyi ne se fasse pas de soucis pour moi, je n’ai besoin ni de sang ni de révolution, je n’ai besoin que de thé, mais ça, très sérieusement j’attends de lui qu’il m’en envoie, ou au moins qu’il me promette de m’en envoyer, parce que lui, il doit en avoir… des promesses – parce que c’est lui-même qui a dit que la nation hongroise n’a jamais reçu une aussi grande promesse que celle qu’a obtenue le gouvernement actuel. Dis-moi, où est-ce qu’on pourrait voir cette grande promesse ? Est-elle vraiment aussi grande qu’on nous le dit ? Qui est-ce qui nous la garde en ce moment ? Est-ce Vázsonyi, chez lui ? On dit qu’elle est belle.

 

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22 février 1918                                                                                                        

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Tiens, à la fin cette blague que j’ai entendue au temps de la paix sur le Tsigane qui avant la bataille demande à son capitaine de lui montrer l’ennemi, parce qu’il préférerait faire la paix avec lui, ne restera pas une blague. À observer ces actes diplomatiques actuels d’un nouveau genre, il faudra bientôt prévoir que cela arrivera : ce dont nous n’avons pas même rêvé en quatorze, on assiste à toutes sortes de possibilités compliquées de paix séparées, et ces paix deviennent de plus en plus bizarres si je peux m’exprimer ainsi. Au début on considérait comme important de pouvoir éventuellement signer une paix séparée avec la Russie – là-dessus il s’est avéré que pour la paix on n’a pas besoin de toute la Russie, on pourrait signer une paix séparée avec l’Ukraine, et aujourd’hui on va plus loin, il ne s’agirait plus de toute l’Ukraine, mais nous signerions une paix séparée séparément avec la Rada, le Conseil Suprême d’Ukraine. J’apprends qu’au front, des régiments nouent des paix séparées entre eux – et le temps n’est pas loin (sache que c’est mon idée), où on lira des petites annonces de la sorte dans les journaux, bien sûr avec les autorisations en haut lieux : « Capitaine de réserve nouerait paix séparée honorable avec officier russe bien situé, dans des conditions raisonnables. Annexion et réparations exclues, rectification de frontières à négocier. Envoyer réponse aimable à la référence « Avocat », secteur postal 228 ». De plus, une nouvelle rubrique apparaîtra dans les journaux sur le modèle des faire-part de mariage, sous le titre ont signé une paix, comme ceci : « X.Y. maréchal des logis de réserve et N.N. brancardier russe ont hier signé une paix près de Kovno. (Cette annonce tient lieu de faire-part) ». Alors moi je te dis qu’il convient de penser à l’avenir – notre petit garçon grandira, il faudra qu’il sache où chercher femme, dans une bonne famille russe – paix séparée non exclue, si sympathie réciproque.

 

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1er mars 1918                                                                                                          

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Tu demandes pourquoi je ris toute seule comme une folle, le journal à la main ? Rassure-toi, ce n’est pas ton humoresque que je lisais. Je lis ici ce télégramme : le comte Czernin[11], ministre des affaires étrangères, a rencontré le roi de Roumanie, ils se sont rencontrés derrière le front roumain. Si tu me dis maintenant qu’il n’y a rien de drôle là-dedans, alors tu manques d’imagination, alors tu as oublié comment ces deux mêmes hommes se sont déparés deux ans auparavant, après que Czernin a expliqué à l’autre des pieds et des mains que cela serait une vraie folie et source de malheurs de se brouiller avec la di-monarchie. Moi je rigole, parce que je vois devant moi, je le vois comme si c’était dessiné, comme si c’était peint, la scène, cette rencontre, cet acte diplomatique comme vous l’appelez.  Je vois le roi roumain se lever de table lorsque Czernin entre, je le vois porter la main à sa bouche, se racler la gorge comme s’il avait besoin de tousser, pourtant il n’en a aucun besoin, je le vois commencer à tâter son épée avec zèle ou manipuler ses boutons de manchette, comme si le bouton était sorti, pourtant il n’était même pas sorti. Czernin, lui, je le vois s’arrêter à la porte, il ne dit rien, il penche sa tête un peu à gauche, il ferme l’œil gauche, il tourne les paumes de ses mains légèrement vers l’extérieur et reste comme ça plusieurs minutes, en balançant lentement la tête. Bref, en un mot, dans la pose d’un homme qui, muet, mais de façon très expressive fait comprendre ces mots : « C’est ce que vous vouliez ? » Je crois que je rapporte plus fidèlement le premier instant de cette rencontre de la première importance, et non ce que nous lirons demain dans les journaux.

 

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3 mars 1918                                                                                                            

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C’est quoi, dis-moi ce que signifie ce secret, quelle divinité insaisissable se cache derrière cela, quel symbole sacré, triple et tout de même un ?  Des masses de gens désespérés attendent debout sous le panneau morne de l’arrêt du tram, les voitures bondées passent, avec des milliers de cadavres comprimés, ce n’est peut-être même plus l’électricité qui les actionne, mais les ondes sonores de ceux qui piétinent les viscères des autres. Il ne peut pas être question de monter dedans, sauf si tu t’accroches aux jambes de ce monsieur qui ne voulait même pas monter, seulement il a été entraîné depuis le trottoir par la grappe humaine qui pendait déjà du perron. Soudain le tram arrive : trois voitures attelées, élégantes et sveltes, un serpent, brillant et illuminé – elles sont vides. Dans un mouvement léger, négligé, il s’arrête, il regarde autour de lui, il sourit presque. Tu crois que tu rêves, que ce n’est qu’illusion. Tu y cours. La receveuse se tient dans un large rictus en haut de marches, elle fait un geste d’interdiction et dit : on ne monte pas, on va au dépôt. Ou elle dit : patrouille de contrôle de la voie. Ou encore : allocation prestataire. Mais elle pourrait dire aussi bien : paralipomène, ou transorientation, ou carzoutéléport, ou neutotique traumatique – notre public se retirerait dans tous les cas avec réserve et respect, et répondrait intelligemment : ah bon, irzonatique, c’est autre chose, nous l’ignorions, dans ce cas bien sûr nous ne pouvons pas monter, pas de chance. Et le contrôleur de machine, le contrôleur de dépôt, le contrôleur des voies, tout comme le gaz hilarant et comme la devinette mondiale, continuent leur fuite fantomatique dans la nuit, ils parcourent en long et en large le réseau, reviennent de temps en temps au point de départ, vierges et intouchés, ondines flottant superbement au-dessus des sales miasmes et  des algues du fond des mers. Dans quel but ? Où conduit leur chemin, où vont-ils s’arrêter ? Les yeux rouges regardent quelque part dans l’infini, c’est là qu’ils vont, c’est là qu’ils sont attendus, dans cet infini indescriptible et imprononçable, fiancés et amoureux de la stupidité, de l’indifférence et de la béate résignation.

 

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9 mars 1918                                                                                                            

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Écoute, si par hasard tu as l’occasion de rencontrer ce Monsieur écervelé qui a inventé que désormais il faille appeler les bonnes "employées de maison", transmets à ce Monsieur mes salutations distinguées. Quel en est le but et quelle en est la cause et quel est le but de la cause et quelle est la cause du but ? Il prétend que la dénomination "bonne" est humiliante, ou quoi ? Bon, très bien, admettons que c’est humiliant, mais pourquoi ? Parce qu’elle désigne un métier que ce Monsieur le conseiller, qui veut donc faire des politesses à l’égard de ma bonne, n’aimerait pas exercer ? Si c’est le cas, alors le fait que l’on a appelé quelqu’un bonne jusqu’à présent, s’il n’était pas flatteur, ce n’est pas parce que le mot "bonne" signifie quelque chose de dégradant, mais parce qu’il ne signifiait pas que la personne était une bonne. Alors, l’appeler maintenant autrement n’y change pas grand-chose – parce que par exemple mon âne s’appellerait conseiller et si on appelait de conseiller un âne, cela n’aiderait pas beaucoup l’âne, au pire il dirait désormais, quand quelqu’un fait une ânerie : « tu n’es qu’un conseiller ! » - et ce serait tout aussi blessant qu’avant pour son honneur. Si cette belle nouvelle dénomination entre en vigueur, cela pourrait être tout aussi offensant qu’avant pour quelqu’un si je lui dis qu’il s’habille comme une employée de maison, Au demeurant, où est l’offense si on dit à quelqu’un qu’elle est une bonne ? À la campagne on appelait les enfants de la famille "des bonnes". Faudrait-il les appeler dans l’avenir "des employés de maison" ? Ou les "bonnes femmes", faudrait-il les appeler désormais "des employés de maison femmes" ? Et qu’en penserait  ce Monsieur le conseiller s’il savait que ma bonne m’appelle Madame ? Devrait-elle m’appeler peut-être "employeuse maison" ? Je vais te dire, mon chéri, pour pondre un pareil règlement, ce n’était pas la peine de le demander à une bonne municipale de haut rang, un… un "employé de maison municipal" aurait aussi bien fait l’affaire.

 

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13 mars 1918                                                                                                          

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Je lis ça là, sur ce bout de papier journal qui a servi à emballer un demi-mètre de fil que j’ai acheté la semaine dernière : quand, au parlement allemand, ce Monsieur s’est levé, cet Erzberger[12], pour dire : « comment ça, l’empereur a interdit aux officiers de se battre en duel et pourtant ils se battent en duel ? »,  le chancelier s’est levé et a expliqué que oui, ils se battent encore en duel, mais tout de même moins fréquemment qu’avant. Il a dit cela plein de fierté, comme un résultat remarquable, par rapport à la loi de la nature selon quoi, n’est-ce pas, on ne peut pas exiger l’impossible après tout. Il est possible de renoncer à la crème Chantilly sur son café et aussi au café qui est sous la crème. Il est possible de renoncer à la boisson et aux aliments et on peut aussi renoncer à la vie – il est possible de retirer le dernier oreiller de la bouche des gens qui le mâchouillent dans leur souffrance, et leur retirer la dernière bouchée de pain sous leur tête, qu’ils avaient mise là pour la ramollir. Mais il est impossible de leur retirer le poignard et l’épée de cavalerie, je veux dire les faire rentrer dans leur fourreau, notamment pour des raisons cosmétiques – sinon, qui va décorer les joues prussiennes de jolies balafres ? Tout cela est vrai – néanmoins on devrait quand même convaincre les braves Prussiens de se battre si possible un peu moins souvent en duel – de toute façon ça ne va plus durer longtemps parce que le grand Hindenburg a déclaré que ce serait bientôt fini – investissons nos dernières forces avant le but final, sacrifions tout, dans la foi, la conviction et l’espoir que l’humanité pour la paix de laquelle nous nous battons jusqu’à notre dernière goutte de sang, verra bien la fin de cette guerre terrible, l’aube de la paix qui nous compensera richement pour tous nos renoncements et toutes nos pénuries… L’aube de cette paix merveilleuse quand cesseront l’effusion de sang, les tueries et la haine, et enfin on pourra de nouveau vivre, aimer et se battre en duel !

 

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12 avril 1918                                                                                                           

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Je ne sais pas ce que vous en pensez, moi je me suis sentie absolument rassurée par la nouvelle que j’ai lue à propos de cette catastrophe danubienne que Osijek, l’ancien Zrinyi[13] de mauvaise réputation, rebaptisé en Osijek (alors là, ils ont bien magyarisé son nom !), est aussi devenu un bateau bien plus moderne : il y a dessus douze issues de secours en bas, en haut, sur les côtés – tout le bateau n’est plus qu’une issue de secours, si, Dieu nous en garde, un malheur se produisait un jour, les gens compteront pendant des heures sur leurs doigts quelle issue emprunter pour chercher secours. Il faut dire que c’est tout de même bien brave de la part de la Société, ils ont fait amende honorable après la catastrophe, sur le Zrinyi-Osijek les passagers ne périront plus, et jusqu’à l’affaire de Drina tout le monde pouvait dormir du sommeil du juste sur les bateaux de la Société. Bien sûr, qui aurait songé que la catastrophe n’était pas sous contrat pour le Zrinyi et que les passagers du Drina auraient du mal à se sauver par les issues de secours du Zrinyi, si un jour c’est sur le Drina que se produisait une catastrophe. Tu sais à quoi ça me fait penser ? Ça me fait penser à quelqu’un à qui un jour, dans un duel, on aurait tiré une balle dans sa main gauche, et il s’amènerait à son duel suivant en cachant sa main gauche dans un gant d’acier, en étant sûr que de cette façon rien de fâcheux ne pourrait lui arriver. Il aurait été encore plus simple, à mon avis, de tendre un filet sous l’eau à l’endroit où le Zrinyi a coulé, afin de s’assurer que si le Zrinyi coulait une nouvelle fois au même endroit, les passagers ne s’y noient pas. Après tout cela, j’ai envie de poser respectueusement la question : est-ce que l’honorable direction a une issue de secours dans sa cervelle, pour que toute son intelligence accumulée puisse s’échapper si le bateau échoue et fait eau, je veux dire sa cervelle.

 

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26 avril 1918                                                                                                           

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Ce n’est qu’une petite chose insignifiante, dis-tu, elle ne mérite pas qu’on lui gaspille de l’onéreuse encre d’imprimerie, on n’a pas idée de se lamenter de si petites fautes, dans une époque où des problèmes considérables de la société et de la vie publique attendent qu’on les règle. Eh bien, moi je te dis qu’une piqûre de puce est aussi une chose petite et insignifiante, mais si quelqu’un tolère que la puce le pique pendant deux ans, trois ans et vingt ans au même endroit sans se gratter, sous prétexte qu’il a d’autres choses plus importantes à faire – eh bien, tu vois, cette personne est à peu près aussi intelligente que celui qui a inventé le numérotage des immeubles de Pest – ces numéros, ces œuvres d’art en relief qui ressortent selon les règles classiques de l’art pariétal sur un fond de même couleur. J’ai entendu dire que dans les camées on ne parle d’authenticité que si la partie en relief a la même couleur dans la même matière que le fond – et si ce numéro de maison était un camée et s’il fallait le porter en broche, il répondrait parfaitement à sa mission : mais étant donné que ce n’est pas un camée mais un numéro de maison, il ne fait pas du tout l’affaire, parce que dès que le soir tombe, il est impossible de le déchiffrer. On cherche quelqu’un, on se casse le cou, on ne voit rien, on frotte une allumette, le vent éteint cette allumette, on pousse un juron et on finit par décider de sonner dans chaque maison, on débourse soixante-dix à quatre-vingts pièces aux concierges selon la longueur de la rue, pour apprendre que le numéro que l’on cherche n’existe pas dans cette rue. Tout ceci parce qu’on a confié l’exécution des numéros d’immeuble à des sculpteurs de camées ou autres artistes, plutôt que de confier ce travail à un petit écolier de six ans qui sait que si le but d’un numéro est d’être lu, alors on doit l’écrire avec de gros chiffres noirs sur fond blanc. C’est tout ce que j’avais à dire.

 

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28 avril 1918                                                                                                           

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Fichez-moi la paix, je n’ai pas envie de plaisanter, c’est affreux, je n’en reviens pas – j’ai vu un malheureux qui s’est fait écraser dans la rue, les roues lui sont passées dessus – et maintenant j’ai enfin pu observer ce dont je me doutais depuis longtemps, seulement je n’osais pas le croire, parce que ça n’a plus rien d’une plaisanterie, qui aurait osé supposer d’eux un tel degré de méchanceté. Mais cette fois je l’ai vu, je l’ai bien observé : tu sais ce qui a tué ce malheureux ? Eh bien, c’est cette planche de sauvetage, cette petite planche que l’on applique sous les roues des trams, prétendument dans le but de repousser la personne qui tomberait devant la roue et d’éviter que la roue lui passe dessus. Eh bien, écoute-moi, je te jure, même si cela paraît incroyable, une folie : ce mécanisme est tout simplement mauvais. Mais attends, ne m’interromps pas, il n’est pas mauvais dans son principe, en tant qu’innovation ou brevet, ce qui serait pardonnable, on pourrait déclarer que le problème était insoluble. Non, ce mécanisme est mal réalisé, cette planche est trop étroite, entre le sol et le bord de la planche il reste un espace de quinze à vingt centimètres, ce qui fait que cette planche entraîne tout simplement la personne sous les roues ; si quelqu’un a l’instinct à la dernière seconde de s’écarter, cette planche l’attrape et le pousse. Cette planche n’est qu’une guillotine, elle est là pour que la catastrophe ne puisse pas avoir une autre issue que mortelle. Qui dois-je aller voir, que dire, quoi hurler ? Ils ont économisé huit centimètres de leur planche, et malgré d’innombrables cas qui prouvent ce que je dis, ils ne la changent pas, ils ne la remplacent pas. Les bureaux de brevets dépensent des centaines de milliers de couronnes pour des concours d’innovation de boutons de manchettes, la ville s’équipe d’onéreux crachoirs illuminés la nuit, mais la planche dont dépend ma vie n’a pas encore été inventée. Il faudrait peut-être en parler à ce monsieur qui a allongé la portée des canons allemands de trente kilomètres à cent vingt pour mieux tuer des Français – ne pourrait-il pas inventer une planche de salut plus large de huit centimètres pour que nous restions en vie ?

 

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11 mai 1918                                                                                                            

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Alors, tu vois, cette fois tout a été inventorié, ils ont inventorié les cuivres et ils ont inventorié les costumes, ils ont inventorié les métaux, les gâteaux et les poteaux, les cornues et charrues, les chignons et les pognons, les tissus et les bossus – et maintenant ils inventorient enfin les souliers. C’est probablement les bouliers qui suivront, s’ils ont un peu le sens de la poésie – la seule chose qui m’intéresse dans tout cela, c’est si tu pouvais trouver un emploi pour Géza dans ce bureau des inventaires : après tout c’est absurde, comment ce pauvre homme pourrait s’en sortir avec quatre mille couronnes par mois ? En revanche, il est très fort en calcul mental, et il saurait certainement exécuter ce travail qu’il faut faire chez eux. Je suppose qu’ils auront besoin d’un grand nombre d’employés – imagine, il va falloir soustraire le nombre de chaussures inventoriées de la somme des napperons de crédence inventoriés, y ajouter les clés d’horloge inventoriées, multiplier la somme par le quotient des coupe-cigares inventoriés, diviser le reste par le multiple des gravats de murs inventoriés et de la quantité de détachants inventoriés. Où est-ce que je suis allée chercher tout ça ? Mais j’ai tout de même suffisamment d’imagination pour deviner à quoi vont servir tous ces inventaires, ne me cache rien à moi, je sais très bien de quoi il s’agit – il s’agit, si tu veux savoir, que l’Académie des Sciences veut calculer que dans le cas où la Terre se serait refroidie dix millions d’années plus tôt, et si sa distance au Soleil était deux fois plus grande qu’elle n’est, quel serait le montant du salaire aujourd’hui d’un directeur général au siège des tanneries. Allons, ne rêve pas – s’il s’agissait et si la mission était de nous secourir, alors ils n’inventorieraient pas ce qu’on a, mais ce qu’on n’a pas.

 

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15 mai 1918                                                                                                            

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Ce coupon de soie rouge d’un demi-mètre ? Ce n’est pas moi qui en ai besoin, je l’ai acheté pour Ernő Szép, je crois qu’elle lui ira très bien, légèrement plissée, doublée d’un bleu clair discret. De ce moiré jaune je couperai un morceau pour Ferenc Molnár, et ce crêpe rose je l’ai destiné à Schnitzler. Ne dis pas de bêtises, je ne suis pas devenue folle. Alors tu n’es pas au courant que la reliure  est redevenue à la mode ? Ces coupons qu’on peut chiner pour pas cher cinquante centimètres par cinquante centimètres, ne suffisent pas pour en faire des robes. Nous suivons donc l’exemple de Mili Hady, mais eux, ont tellement d’étoffes en réserve qu’ils peuvent habiller même les livres selon la mode. En hiver une couverture bordée de fourrure convient bien au livre pour qu’il ne prenne pas froid – en été une batiste légère ou de la soie, en automne un velours à motifs. Bien sûr c’est la personnalité de l’écrivain qui détermine la couleur. Les nuances peuvent bien se différencier, il existe un rouge Szomory, un brun Ady, un vert Móricz et un jaune Kosztolányi. Il y a aussi un bleu Szép. Il y a un mauve Maeterlinck furieux et un pied-de-poule Gábor doux et clair. Pendant la Révolution Française, si tu t’en souviens, on reliait aussi dans de la peau d’homme – hélas cette matière excellente a été réquisitionnée sous le nez des millionnaires de guerre – mais à part ce détail la reliure vit son âge d’or. Néanmoins il y a un petit problème avec les coupes. J’ai vu l’autre jour une très belle reliure de Molière, avec une élégante bordure étroite de velours, un décolleté en haut, de la dentelle en bas. La seule chose qui clochait c’est que c’était relié là où ça s’ouvre – c’était une sorte de reliure casse-gueule, comme la jupe que les femmes portaient il y a quelques années. Cette femme millionnaire, quand j’ai attiré son attention sur ce petit défaut de toilette, a été étonnée, elle s’est excusée, elle m’a promis de mieux faire attention la prochaine fois, mais elle ignorait que ça devait pourvoir s’ouvrir.

 

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19 mai 1918                                                                                                            

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C’est terrible, cette fièvre lampionnite ici à Pest ces temps-ci… Comment ça, de quelle lampionnite je parle ? Ce n’est pas comme ça qu’on appelle la science qui s’occupe des espions ? Peu importe, laisse tomber, ce n’est pas la peine de couper les cheveux en quatre… Je te dis qu’il faudrait faire quelque chose pour qu’on ne soit pas compromis par tous ces espions. N’est-ce pas, on ne peut jamais savoir à qui on parle, avec qui on se montre dans la rue – ensuite le lendemain on lit dans le journal que c’était un vulgaire espion qui peut nuire à ma réputation – mon œil, je vais te croire, moi, quand tu dis que tu t’en balances ! Toi qui es soupçonneux dès que moi… Bon, mais ce n’est pas de ça que je voulais parler, mais de ce qu’il faudrait faire quelque chose avec tous ces espions, pour éviter qu’ils nous causent des désagréments – la moindre chose qu’ils pourraient faire c’est de ne pas entraîner avec eux des gens innocents ! Comment je vois ça ? Très simplement. Ils devraient trouver le moyen de signaler qu’ils sont espions, de façon que ça saute aux yeux pour qui veut éviter leur contact – et s’ils portaient un uniforme ? Ils devraient se trouver un uniforme, un béret ou un galon, comme les étudiants ou les soldats – ça leur serait même utile, les gens les respecteraient davantage, on verrait tout de suite que ce sont des personnes à qui il vaut mieux ne pas chercher noise, qui ont une organisation, une coopérative, où on peut tout acheter moins cher – à propos, dis-moi, ne pourrait-on pas acheter un peu d’huile dans leur coopérative ? Tu as tellement de relations partout, tu pourrais en faire pour une fois bénéficier le ménage ! Cesse de me regarder avec des yeux noirs, comme un croque-mort !

 

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28 mai 1918                                                                                                            

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Laisse tomber, ce n’est pas mon jour… Une fois de plus j’ai dû me rendre compte qu’on ne peut pas faire confiance aux gens… Les meilleurs peuvent nous décevoir, ceux dont on n’aurait jamais supposé qu’ils peuvent nous causer amertume, chagrin, déception… Peut-être de bonne foi, sans le savoir. Mais ça ne change rien à cet effarement pénible que Mihály Tompa[14] a éveillé en moi, dont j’avais pourtant le meilleur avis, je l’aimais en tant que poète, l’auteur de L’oiseau à ses petits, en tant que combattant et visionnaire… Mais attends, c’est là qu’il y a eu un hic. Cela fait plus d’un an qu’on parle du legs de Tompa qu’il avait confié aux curés de Jászó avec l’instruction sévère de ne pas ouvrir le paquet fermé sous sept sceaux pendant cinquante ans, c’est-à-dire en 1918. Est-ce que mon hypothèse n’était pas légitime qu’un poète visionnaire, qui dans l’extase de l’inspiration, avec ses yeux fixés dans le lointain avenir, pourquoi c’est justement cinquante ans plus tard, pour la quatrième année de cette guerre, qu’il a réservé cette surprise ? Moi j’attendais ce 20 mai avec une curiosité tendue – alors imagine mon immense déception. Il n’y avait dans ce paquet qu’un manuscrit ordinaire, avec quelques notes en marge, des données historiques !... N’est-ce pas humiliant ? Tu te rends compte ? Tu demandes ce que j’attendais ? Ça demande une explication ? Il est naturel que j’attendais, disons, du sucre en morceaux, ou au pire un kilo de riz – on peut tout de même attendre d’un visionnaire qu’il sache ce dont un Hongrois a besoin en 1918. Mais un manuscrit ! Pauvre Académie !

 

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31 mai 1918                                                                                                            

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Dis-moi s’il te plaît, il n’y a pas chez nous une loi contre les illustrations obscènes, ou s’il y en a, refuserait-on de les respecter ? De quoi je parle ? Va dans la rue et promène-toi devant les vitrines – non, bien sûr que je ne parle pas des marchands de tableaux ni des papeteries, tu sais très bien que ce n’est pas ça qui me dérangerait – il s’agit des magasins d’alimentation et des épiceries, et de ces enseignes peintes qui s’étalent devant et au-dessus et à côté de leur porte. On voit sur ces tableaux de fiers pains de sucre, des fromages entiers d’un mètre qui étalent leur impudeur provocatrice, du vin qui rougeoie dans des bouteilles élancées, des pyramides de pains de savon doré, des écheveaux de macaronis et, mon Dieu, du café torréfié perle des sacs entamés et renversés sur la table négligemment, sans se soucier, roulant partout – nous signalant que s’il en tombe çà et là, ça ne compte pas, on en a suffisamment. Tu dis que ce n’est pas de ça que j’ai commencé à parler ? Bien sûr que si : qu’entend la loi par offense à la pudeur ? Si je ne me trompe pas, elle concerne des images susceptibles d’engendrer des excitations sensuelles malsaines. Alors là, excuse-moi, imagines-tu des excitations sensuelles plus malsaines et plus nuisibles que l’image peinte en couleurs chatoyantes d’un Emmental découpé, nu, pour toi qui n’as plus mangé d’Emmental depuis quatre ans ? Le désir d’un repas du temps de paix est une passion tout aussi voluptueuse et impudique que celle offerte par de mauvaises femmes – et si ce soir un mari embrasse plus tièdement sa femme, la malheureuse ne peut pas savoir à qui attribuer cette tiédeur, à un démon croisé dans l’après-midi – ou à l’enseigne d’une épicerie sur laquelle il aurait vu un chausson aux pommes doré au four en rentrant à la maison.

 

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8 juin 1918                                                                                                              

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Je suis grippée, je suis rassurée… Bien sûr, on doit parler avec un médecin pour voir tout de suite la chose autrement… Le docteur m’a rassurée, il m’a dit que c’est une maladie très banale, qui se manifeste souvent par épidémies. Il a dit que les perspectives sont très bonnes, en deux ou trois mois le malade en guérit toujours, bien sûr il subit quelques désagréments entre-temps, le pauvre, c’est désagréable, mais les femmes supportent cela relativement bien : elles l’attrapent presque toutes, il ne faut pas s’en soucier. Ça m’a fait très plaisir, mais étant donné que je savais déjà tout cela, et puis tu m’as appris qu’il faut toujours réfléchir d’une manière scientifique, j’ai donc demandé au docteur quelle était la cause de cette maladie. Il m’a gentiment et longuement expliqué, mais tu sais, avec une précision carrément scientifique et non à la légère, que la cause de cette maladie est malheureusement encore inconnue de la science, très probablement il s’agit d’une affection pathologique. Sur ma demande il m’a aussi expliqué qu’il n’existe aucun traitement pour cette maladie, premièrement parce qu’on n’a pas encore identifié la substance pathogène et par conséquent on ne dispose pas de remède, mais, deuxièmement, on n’a pas besoin de médication parce que cette maladie suit son déroulement normal qu’il vaut mieux ne pas déranger, et à la fin les pathogènes disparaissent et le malade guérit. Bon, d’accord, bien sûr que je le savais aussi, et puis je ne savais pas comment agir, mais je savais cela de façon inculte – alors que lui, il l’ignore de façon précise, scientifique et en latin.

 

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14 juin 1918                                                                                                            

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Dis-moi toi aussi, toi qui veux tout savoir mieux que moi, où ont disparu les cerises ? Et où ont disparu les cerises aigres ? Ma modeste interrogation sur le sujet n’est peut-être pas une offense pour les intérêts de la guerre, puisque les arbres étaient pleins de fleurs au printemps quand j’ai fait un tour à la campagne – mais y aura-t-il des fruits sur l’arbre qui appartient à un spéculateur ? Bon, d’accord, j’ai suffisamment de connaissances en latin pour savoir que "optimiser", cela signifie "retirer un produit du marché". Moi, spontanément et naïvement, par pure curiosité scientifique, je voudrais seulement savoir où on met ces fruits lorsqu’on les "optimise" – par exemple, cette montagne de cerises qui ont poussé cette année, que l’on ne peut ni mettre en conserves ni transformer en confitures, parce que le sucre aussi a été "optimisé", elles doivent occuper énormément de place aujourd’hui quand nous sommes tellement à cours de terrains, de logements, d’entrepôts. Toutes ces cerises doivent donner beaucoup de soucis au pauvre gouvernement ; les bovins ne les mangent pas, impossible d’en fabriquer de la glu. Je pense qu’on ne peut pas en faire du cirage, de l’engrais chimique, du succédané de graisse non plus, ni des munitions, ni de la chaux, ça, je le pense parce que tous ces articles de luxe auraient vu leur prix baisser un peu, ce qui, n’est-ce pas, n’a pas été le cas. Donc toutes ces cerises ne font qu’occuper cette place si chère. Je plains beaucoup notre pauvre gouvernement, ils ont tant de soucis, et les cerises leur donnent encore des soucis supplémentaires. Je propose au gouvernement de publier un règlement pour l’année prochaine qui, en vue de la multiplication menaçante des cerises, ordonnerait à tout propriétaire de jardin de couper et dessoucher ces dangereux parasites qui obligent nos gouvernants à des optimisations superflues dans notre situation économique déjà assez triste. Cela vaut aussi pour les cerises aigres. Il vaut mieux laisser pourrir ces fruits sur les arbres que les mettre au marché à des prix inabordables.

 

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5 juillet 1918                                                                                                            

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En ce qui concerne la guerre, mon ami, pour régler enfin définitivement et irrévocablement cette question, parce que je n’ai plus envie de poser l’éternelle question « jusqu’à quand ça va durer ? », ni y répondre. Donc, quant à la guerre, mon ami, et non seulement cette guerre-ci mais aussi toutes celles qui viendront par la suite, toutes les guerres – donc à propos des guerres, je constate ceci, en tant qu’axiome qui vaudra pour tous les temps : la guerre dure d’autant plus longtemps qu’elle dure plus longtemps. Là-dessus bien sûr tu vas me dire que ce n’est pas un axiome, c’est une stupidité, c’est un voilà rien, tiens-le bien – comment dis-tu ? C’est une redondance, une tautologie ? Mais tu dis cela parce que cet axiome, c’est moi qui l’ai fabriqué. Si ç’avait été toi, ç’aurait été un paradoxe spirituel, et non une stupidité. Pourtant on ne saurait pas définir plus précisément sa durée. Parce que, n’est-ce pas, si un matin tu te lèves avec de la fièvre et tu as encore de la fièvre le soir aussi, alors tu dis, flûte alors, j’ai mangé quelque chose de mauvais, je dois me reposer quelques jours. Mais si le lendemain tu es encore malade, alors tu dis que c’est embêtant, ça pourrait durer une ou deux semaines. Mais si deux semaines plus tard tu es encore malade, le médecin soupçonne une maladie organique sérieuse, qui pourrait durer cinq ou six mois. Celui qui est malade depuis cinq ou six mois, tu émets l’hypothèse qu’il restera malade encore quelques années, plutôt que le voir guérir le lendemain matin – et ainsi de suite, jusqu’au cas du pauvre bonhomme qui est souffrant depuis des années et dont on a l’habitude de dire que ce malheureux ne sera plus jamais bien portant. C’est la même chose, si tu veux, avec la guerre. Quand elle avait trois semaines, on pouvait espérer qu’elle durerait quelques mois. Quand elle avait un an, on commençait à entrevoir qu’elle durerait encore une autre année. Il y a deux ans on commençait à parler de l’éventualité de trois ou quatre années supplémentaires. Et aujourd’hui ? Maintenant, vers la fin de la quatrième année, plus personne n’ose supposer un terme. Mais les gens qui vivent encore dans de stupides traditions numériques, croient naïvement et obstinément que, comme un jour il y aura tout de même la paix, nous nous approchons forcément de plus en plus de cette paix. Or mathématique par-ci, calcul par-là, la chose est bien plus simple : chaque jour de guerre fait reculer d’un mois cette paix à venir – et plus elle dure, plus elle durera bel et bien – de même que plus longtemps dure une épidémie, plus elle va infecter de malades – et plus les pertes d’un joueur de cartes augmentent, plus augmente aussi sa volonté de regagner ses pertes, parce qu’il court désespérément après son argent.

 

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13 juillet 1918                                                                                              

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Si tu veux savoir, je m’en fiche si tu ne supportes pas nos vacances avec ta famille une semaine entière d’affilée et l’envie de cette foutue Budapest que tu n’as plus vue depuis une semaine te ronge (je sais bien que c’est ça qui te démange, tu n’as aucune affaire urgente là-bas sinon celle à quoi je pense) – bon, écoute, ça m’est égal, prends le rapide de neuf heures trente, il te fera arriver à onze heures trente – mais gare à toi, sois sans faute de retour à la gare à quinze heures quinze, sans quoi il pourrait t’arriver la même aventure que la semaine dernière ! C’est déjà assez horrible de penser à ce que je ne te verrai pas jusqu’à dix heures du soir.

Bon, Dieu te garde, homme vilain, qui ne peut pas rester avec sa petite femme. Qu’est-ce ça peut être ces affaires importantes qui ne supportent aucun retard à Budapest ? Quel sacré bonhomme tu fais ! Bon, dépêche-toi, tu vas te mettre en retard ! Veille à ne pas perdre dans ta poche ce petit bout de papier sur lequel j’ai noté tout ce que tu devras y faire puisque tu montes à la ville. Écoute, pour être sûre je vais te les redire : tu commences par aller à Buda et monter chez ma modiste pour qu’elle m’envoie enfin ce petit chapeau en crêpe Georgette blanche – tu fais un saut chez nous rue Abonyi, tu demandes au concierge les tickets de rationnement qui nous reviennent, tu vas chercher notre café de guerre, voici la clé du garde-manger, tu empaquettes quinze à dix-huit kilos de farine, n’oublie surtout pas de monter une minute chez tante Terka, tu sais bien où elle habite, mon petit fou distrait, à Rákosszentmihály, non loin du terminus du tram – paye l’échéance de l’assurance pour l’amour du ciel, tu serais capable de l’oublier si je ne te le répétais pas – et au fait, le tissu ! Tu prends le bon d’achat, tu cours à la direction, ils vont te donner un numéro de liste d’attente pour te présenter devant le comité de farine, ensuite tu passes au service des vérifications, tu fais tes choix et tu attends qu’ils préparent ton colis ; surtout n’oublie pas d’y mettre un peu de poudre de riz, du savon, du dentifrice Odol, un peu de fromage car on n’en trouve pas ici, deux cadres pour tableau de cinquante-cinq centimètres, trois paires de patins, ce Balaton est si incertain – ah oui, va jeter un coup d’œil avenue Soroksári sur cette machine à écrire dont Manci a parlé, on pourrait peut-être l’acheter d’ici deux ans – eh bien, va, mauvais homme – dis donc, pourquoi est-ce c’est si urgent pour toi de monter à Pest ? Tu m’es très suspect ! Je me demande, ce que diable tu vas faire de tout ce temps là-bas à Budapest !

 

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18 juillet 1918                                                                                              

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J’ai la tête qui éclate depuis que le soir tu m’accables de toutes sortes de lois de la physique, de ces corps plongés dans l’eau qui perdent de leur poids, par exemple – à la réflexion, ç’aurait été un moyen assez simple pour faire une cure d’amaigrissement, si ce savant grec fou qui a inventé cette méthode, avait pensé un peu à nous les femmes et s’il avait aussi trouvé quelque chose pour qu’on ne récupère pas ce poids perdu quand on sort de l’eau. C’est à des choses comme ça qu’on peut réfléchir, mais alors après on fait des rêves bizarres, comme moi cette nuit, que je suis entrée cinq fois de suite dans le Balaton et avec cette méthode j’ai perdu tout mon poids, je suis devenue aussi légère qu’un ballon, et j’ai épaté toute la plage en montant dans le ciel, j’ai ensuite erré un peu entre les nuages, avant de monter encore plus haut, jusqu’à arriver devant un grand atelier de boulange sur lequel il était marqué « Boulangerie Soleil sous licence, fondée en 8647222 avant Jésus-Christ », c’est une vieille dame, Madame Soleil, qui s’y affaire toute la journée. Je me suis adressée à elle, je lui ai demandé si elle voulait se charger des deux pains que j’ai pétris la veille avec Zsófi, parce que ces salopards de boulangers de la plage demandent deux forints pour la cuisson – mais elle était de mauvais poil, elle m’a dit qu’elle ne prend plus de travail extérieur, elle ne fait plus mûrir de fruits non plus, parce que ces profiteurs de guerre abusent tellement de son temps que c’en est trop, eux, ils passent leurs journées dans le sable pour se dorer le dos, le ventre aussi d’ailleurs comme s’ils n’avaient rien d’autre à faire, et encore ils exigent qu’elle les fasse bien dorer bien cuits. À la fin elle m’a demandé si je ne pouvais pas lui procurer un peu de pétrole, il n’y a pas moyen d’en trouver même pour de l’argent, pourtant le soir quand elle se couche elle a besoin d’un peu d’éclairage – sa vue a baissé, et depuis qu’on a inventé cette idiotie d’heure d’été, elle doit rester en service une heure de plus en été, alors qu’elle a tant à faire. Pour ce qui est de la cure d’amaigrissement, elle me conseille de m’adresser à son époux, ce vieil ivrogne de Lune, qui est en train de maigrir, il me passera peut-être sa recette.

 

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28 juillet 1918                                                                                  

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N’as-tu pas aperçu que vers la fin de chaque trimestre on est pris pas une sorte d’inquiétude archaïque, un atavisme, tu ne sais pas du tout ce que c’est, cela t’angoisse, tu te casses la tête sans savoir pourquoi, tu cours pour plus de travail, sans savoir pourquoi. Ensuite, après le premier du mois suivant tout cela passe. Eh bien, aujourd’hui j’ai compris, j’ai analysé, de quoi ce sentiment est une survivance. Eh bien, mon ami, du loyer ! Te rappelles-tu le souci du terme trimestriel qui aux temps préhistoriques de l’humanité, quand le kilo de bifteck coûtait encore soixante kreutzers, et pour vingt couronnes on s’achetait une paire de chaussures, cela était alors un souci sérieux, dont les gens se préoccupaient, dont on écrivait des articles, un souci auquel les journaux satiriques consacraient des numéros spéciaux, c’était un thème, un casse-tête, ça nous rongeait les six dernières semaines du troisième mois, on commençait à faire des économies, on économisait vingt-cinq kreutzers chaque jour pour ne pas être gêné à l’échéance, on demandait une avance, on disait du mal du propriétaire. Et aujourd’hui ? Grâce au décret sur les loyers, l’unique décret que par une sorte d’erreur les gens respectent, le loyer qui par rapport au salaire et au prix vaut autant que de décider de manger un bon dîner en famille, ou d’aller acheter deux chemises, ou de faire ressemeler mes vieilles chaussures. Un de ces jours mouvementés du mois on dépense plus maintenant que le premier mai ou le premier août, si ces jours-là on reste par hasard à la maison. Pour économiser le loyer il suffit maintenant de ne pas manger de viande le jour de l’échéance. Est-ce que cette disproportion est un état sain ou non,, que les économistes en décident – moi je dis seulement que si tous les autres décrets avaient été aussi bien respectés, alors ce ne serait pas un plus grand souci de manger à sa faim pendant un mois, que pendant un an.

 

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15 août 1918                                                                                                           

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Dis donc, ce n’est pas une plaisanterie ce que font ces bolcheviks – ceux-là prennent au sérieux la chose avec ce machin, avec cette liberté universelle, et que la fortune appartient à tous et qu’il n’y a plus de privilège et que nous sommes tous des hommes et qu’il n’est pas juste qu’un homme opprime, épuise et tue un autre… Ils ne plaisantent pas, ces gens, mon petit, je viens de lire dans Esztendő les lois bolcheviks qui sont déjà en vigueur en Russie et qui ont fait que les ouvriers bolcheviks ont pris leurs usines à tous les industriels et maintenant ce sont eux qui les dirigent et qui se distribuent les recettes – de même que les ouvriers bolcheviks ont pris leurs boutiques aux commerçants et maintenant ce sont eux qui vendent la marchandise – de même qu’ils ont aussi réquisitionné l’argent des banques et l’ont distribué, ces ouvriers bolcheviks… Écoute, je t’avoue franchement que moi j’ignorais jusqu’ici quelle est la différence entre l’absolutisme et la liberté, seulement je n’osais pas te le demander… Mais maintenant j’y vois clair dans ces deux notions. L’absolutisme signifie, mon chéri, qu’un homme détruit, opprime et tue l’autre – alors que la liberté signifie que c’est l’autre homme qui détruit, qui opprime et qui tue le premier.

 

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22 août 1918                                                                                                           

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Il y a là un nouveau phénomène que vous n’avez pas encore aperçu, vous : les vêtements que nous portons se transforment en objets d’art ou en antiquités, les gens commencent à les considérer comme les bijoux ou la porcelaine, dont la renommée provient de ce qu’ils n’ont pas été fabriqués au siècle de la technique et de l’industrie, mais cent ans plus tôt, avec des outils imparfaits, une professionnalité naïve. « Tu t’es acheté une nouvelle robe ? » - tu demandes à ton amie, et elle répond orgueilleusement, d’un air supérieur : « Ah non, cette robe n’est pas neuve, elle est encore du temps de paix, touche ce tissu ! », et tu acquiesces avec admiration. Le marchand d’habits qui autrefois criait pour t’alerter humblement jusqu’au quatrième étage qu’il rachèterait tes vieux chiffons, il s’étale maintenant gros comme l’empereur de Chine dans les entrepôts de son palais, et comme preuve de la qualité durable de sa marchandise il souligne qu’il ne vend pas des objets neufs sans valeur, mais d’authentiques chiffons, anciens, de premier choix. Et le brocanteur de guerre te salue et te demande s’il te reste quelques tenues ou souliers de guerre encore neufs, non usagés – « je vous les achète si vous me les faites pas cher ». Eh oui, mon ami, ce qui est ancien, donc authentique, commence à prendre de la valeur – contrairement au neuf, qui n’est que du succédané ! Tu verras, le jour où la paix viendra, on en aura fini avec la réévaluation de tout et viendra enfin notre temps – quand une personne ancienne, vieille, vaudra plus, y compris dans l’amour, qu’une jeune. Quand le péril jaune aura envahi l’Europe, quand la jeune Japonaise viendra chez nous pour se choisir un mari, elle dira : il me faut un homme authentique, antique, fabriqué au temps de paix, d’avant-guerre, qui a des dents en os véritable et non des faux yeux, des fausses mains, des faux pieds – et viendra le temps où les cheveux blancs et la peau ridée seront d’une aussi grande valeur que la patine des camées et des vieilles pierres, ou que la moisissure verte à laquelle on reconnaît l’or des montres.

 

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28 août 1918                                                                                                           

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Pour de l’ordre, pour sûr il y a de l’ordre. Regardons par exemple ce nouveau règlement qui stipule que seuls ceux qui n’en ont pas, peuvent avoir des chaussures neuves, ou ceux dont les anciennes sont abîmées. Et afin qu’on ne puisse pas tromper les autorités, le règlement stipule aussi que ceux dont les chaussures sont abîmées, doivent apporter leurs chaussures abîmées à la date et à l’endroit prévu pour une réquisition, des experts vont les examiner, j’imagine : sont-elles vraiment suffisamment abîmées, car il doit y avoir des saloperies de chaussures simulatrices aspirant à se soustraire au service, je vais plus loin, il pourrait même y avoir des chaussures automutilées et dépravées, qui se percent le bout ou le talon d’une balle, pour qu’on les affecte au service auxiliaire. Le texte ne règle pas si après avoir restitué mes chaussures abîmées et avant d’avoir reçu les chaussures neuves, il m’est permis de marcher pieds nus – néanmoins c’est un très bon petit règlement, j’apprends que le bureau des habits envisage lui aussi, un projet semblable : c’est seulement celui qui a restitué son vêtement abîmé qui recevra un bon pour un nouveau vêtement. Il y aura par la suite également des règlements pour les chapeaux, pour les manteaux, pour le charbon et l’eau. Ou on a de l’ordre ou on n’en a pas. Ce contrôle sévère et démocratique me plaît bien. Je conseillerais seulement à ces messieurs là-haut, à l’académie des règlements, de ne pas s’arrêter en si bon chemin, d’élargir ce système à d’autres objets, à tous les articles nécessaires, y compris les produits alimentaires. Les citoyens bien réglementés de Budapest n’auront certainement rien à redire d’être invités à restituer les aliments consommés à ces bureaucrates charmants, intelligents et doués, qui nous abreuvent si consciencieusement de leurs règlements usagés.

 

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1er septembre 1918                                                                                                  

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Tu sais, j’ai compris ce qu’il faut faire si le central me passe n’importe qui ou qu’il me passe à n’importe qui, et l’inconnu refuse de raccrocher. Avant je me fâchais, je querellais la voix étrangère, je la suppliais de raccrocher : je suis en contact, qu’il patiente, il y a erreur, pardon ; j’explique : c’est un numéro erroné, je ne suis pas la personne qu’il cherche. Cela peut durer des heures, sans résultat, parce qu’il ne raccroche pas, il veut que moi je raccroche. Eh bien, cet après-midi j’ai expérimenté une toute nouvelle méthode. À n’importe quel inconnu qui me sollicite au téléphone, à qui on m’a passé, j’accepte de dire que c’est bien moi, et que je vais m’occuper de son affaire. « Les Pompes funèbres ? », demandait une voix nerveuse et j’ai acquiescé, oui c’est moi. Et j’ai pris la commande, j’ai promis de respecter rigoureusement la date de livraison. Et à un inconnu qui négociait avec moi pour une affaire de tissus, moi, l’épouse de Monsieur Fuksz, j’ai accordé un rabais de cinquante pour cent sur le tissu. Moi, employée d’une société secrète de paris sur les courses de chevaux, après un long interrogatoire, je me suis pliée au désir de mon interlocuteur et je lui ai dévoilé qu’aujourd’hui c’est forcément Crève-donc qui va gagner la course ; il m’a exprimé toute sa gratitude et a couru miser tout son argent dessus. J’ai transformé une petite voix plaintive qui s’informait, quand est-ce que Monsieur König lui remboursera enfin ses six mille couronnes, en une voix d’airain virile et joyeuse en l’invitant à venir sans tarder, Monsieur König se trouve justement dans l’heureuse situation de rembourser ; mon interlocuteur a crié « j’y cours », et il a raccroché. À une voix tremblante qui chuchotait amoureusement et se présentait comme Mutso, et qui me demandait s’il pouvait monter, si mon mari était déjà parti et si je l’aimais encore, j’ai déclaré fermement que tout était fini entre nous, je ne voulais plus le voir, je le détestais, que ce n’était plus la peine de me poursuivre ni de m’écrire : j’en aime un autre et je n’ai plus rien à lui dire. – C’est ainsi que j’ai enfin pu obtenir le numéro dont j’avais besoin. Accessoirement j’ai procuré un après-midi calme et agréable à Budapest à un tas de personnes heureuses et satisfaites ; elles pourront se coucher ce soir rassurées : leur affaire urgente a pu être réglée, si bien réglée, par téléphone.

 

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6 septembre 1918                                                                                                    

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Elles sont bien longues et compliquées, ces nouvelles affiches et ces nouvelles annonces desquelles, si on les comprend après une nuit de casse-tête sans sommeil, on apprend comment, quand, après quelle démarche il est impossible de se procurer ce dont on a besoin. C’est toujours mon neveu, ce pauvre Kázmér qui me revient à l’esprit ; c’est quelqu’un de bien, il parlait comme ces gars de Budapest, il aimait les expressions brèves et concises : à la place de « je vous remercie » il aimait dire « m’rci », et à la place de « au revoir » il se contentait de dire « à plus ». Eh bien, ensuite, après avoir subi un choc nerveux et pendant douze mois il n’a pu parler qu’au prix de la plus grande peine et en bégayant (j’apprends qu’il va mieux), j’avais constaté avec frayeur que non seulement il avait cessé de parler en raccourci mais au contraire, les expressions normalement courtes et simples, il les échangeait contre des circonlocutions longues et compliquées. Si je lui offrais une cigarette, il ne disait plus « m’rci » que même en bégayant on pourrait prononcer assez facilement, mais lui préférait des formulations courtoises : « je… v… vous re… remercie infifiniment p… pour cette c… ci… cigarette », et si je lui demandais comment il allait, il répondait : « C… c’est a… avec une im… immense grat… gratitude que j… je te re… remercie de t… t’intéresser à ma santé », et il ne disait plus « à plus », mais « à n… notre p… prochaine r… rencontre ». En général il utilisait toujours les mots composés les plus longs, des expressions auxquelles il n’aurait jamais songé auparavant. Alors c’est pareil avec ces nouvelles affiches et annonces depuis que l’alimentation publique et l’état sanitaire public ont subi un choc nerveux et ils ne peuvent nous communiquer qu’en bégayant qu’ils n’ont aucun moyen de nous aider.

 

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21 septembre 1918                                                                                                  

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Dieu merci, tout va bien maintenant grâce aux règlements : je peux vraiment être fière d’être toujours en mesure d’inventer quelque chose auquel les autres n’ont pas encore pensé. Il s’agit des montres, mon ami, des montres gousset que l’on emporte pour les faire réparer ; sans savoir ce qui ne va pas, on dit à l’horloger que deux semaines auparavant elle marchait parfaitement, rien ne clochait, je l’avais donnée pour un nettoyage, et maintenant la voilà qui s’arrête. L’horloger sort une petite pincette, il fait sauter le fond, il regarde dans la montre, il la porte à son oreille, il la flaire, il enfonce dedans un petit objet en acier, qui l’aurait sûrement arrêtée si elle avait marché – c’est tout juste s’il ne lui ausculte pas la gorge avec une spatule. Après cela il repose la montre, il fait un geste méprisant, il te demande où tu as acheté cette montre, il acquiesce ironiquement – il finit par déclarer que cette montre est totalement hors d’usage, il y manque la pompe, sa turbine à gaz est cassée, la vis de l’hélice est tordue et on pourrait continuer ; toi tu réponds avec un air supérieur que tu l’avais bien pensé, comme si tu t’y connaissais. Ensuite l’horloger déclare que bien qu’il n’y gagne pas grand-chose, pour soixante couronnes il voudra éventuellement bien la réparer, mais cela prendra trois semaines, parce qu’il vient seulement de s’apercevoir que du roulement à billes axial il manque aussi la grue d’élevage. Que peux-tu faire alors ? On n’achète pas une montre neuve, cela obligerait de débourser soixante-dix couronnes d’un coup, alors que comme ça, tu payes seulement soixante par mois pour l’ancienne. Alors, si tu veux savoir, c’est avec un immense respect et la plus grande estime que je reconnais la bonne foi de la noble industrie horlogère – mais aussi longtemps que la fabrication de montres ne sera pas enseignée de façon obligatoire dans nos écoles secondaires, je propose amicalement que dans la science des horlogers on convienne de séparer le diagnostic de la thérapie ! Ce n’est pas le même horloger qui a constaté la panne qui doit procéder à la réparation, car dans l’état actuel des choses il est impossible d’espérer que la constatation du défaut reste totalement désintéressée… Qu’il existe des horlogers qui pour des sommes modestes décrivent précisément le mal qui ronge une montre et le degré d’avancement de sa maladie – des horlogers qui disent que cette montre n’a pas de problème, il suffit de tourner une vis d’un quart de tour, ce qui nécessite un quart de minute de travail et coûte deux sous. Avec ce diagnostic on se rendrait chez le chirurgien horloger qui se baserait sur les résultats de l’examen pour intervenir, et se ferait payer selon la gravité de l’opération. Dans cette affaire ma position est modeste mais ne supporte aucune contestation – j’ajouterai aussi que le règlement à édicter est des plus urgent, impossible de le remettre à plus tard – nous sommes à la douzième heure ! – tout au moins selon ma montre que j’ai fait réparer hier pour soixante-dix.

 

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25 septembre 1918                                                                                                  

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Écoute, j’ai un soupçon terrible – pourquoi il y a tellement de pickpockets dans les gares et autres lieux publics ? – Je vais tout de suite te dire ce que c’est, mon soupçon ; je soupçonne que c’est à cause des panneaux qui sont accrochés par endroits et sur lesquels il est écrit : méfiez-vous des pickpockets, gare aux voleurs, Achtung von Taschendiebe, etc. Cesse de dire que c’est moi qui ai l’esprit tordu, c’est exactement comme je te dis, je ne fabrique pas des paradoxes comme toi, parce que grâce à Dieu je ne suis pas obligée d’écrire, par conséquent tu dois reconnaître toi-même que ce n’est pas un paradoxe, surtout si je t’explique comment je vois la chose. Ces panneaux sont bel et bien la cause du problème, et ceci de la façon suivante : les gens s’arrêtent devant ces tableaux pour les lire. Dès qu’ils les ont lus, ils prennent peur, ils songent à leur argent – et dans un mouvement réflexe presque inconscient ils portent la main à la poche de leur manteau, de leur pantalon, ou à leurs bas ou n’importe quoi où ils cachent leur portefeuille, pour vérifier s’il est encore là. Les pickpockets qui sont connaisseurs et bons psychologues, n’attendent que ce moment, c’est pourquoi ils traînent volontairement autour de ces panneaux pour guetter les gens. Car il est évident que la plus grande difficulté de l’art des coupeurs de poche est de deviner dans quelle poche la victime garde son argent – quand on le sait, le reste est un jeu d’enfant. C’est donc l’existence de ces panneaux d’avertissements qui facilitent grandement la réussite des professionnels. Au demeurant, pourquoi invite-t-on les gens à se méfier des pickpockets ? C’est plutôt les pickpockets qu’il faudrait inviter à ne pas voler, car ils risqueraient de se faire prendre – le pauvre voleur est au moins autant exposé à ce risque que moi au risque d’être volée ?

 

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29 septembre 1918                                                                                                  

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As-tu vu la belle affiche envoûtante du maire à propos de la grippe espagnole ? Je n’y suis pour rien, des larmes me sont montées aux yeux, j’ai senti un peu la même chose que quand on voit un petit enfant aux boucles blondes dormir doucement au milieu de la forêt – des larmes me sont montées aux yeux, pour partie à cause de l’émotion, pour partie à cause de la grippe espagnole. On trouve sur cette affiche tout ce qui est bon et tout ce qui est beau, et on donne la description de la maladie espagnole, à quel point elle est dangereuse. Le maire nous invite notamment à n’emprunter le train ou le tram qu’en cas d’extrême nécessité. Tu sais comme c’est charmant, comme c’est un bijou, un aphorisme de Wilde, un aperçu. Que je ne voyage en chemin de fer ou en tram, que lorsque j’en ai besoin – autrement dit je ne dois plus voyager en tram ou en train comme je le fais d’habitude, par plaisir, par ivresse, par forfanterie, pour faire les quatre cents coups, pour faire ripaille, bombance, la débauche, la course au plaisir, la bamboula, seulement par nécessité – que je modère pour un temps mon plaisir bestial et principal loisir, le voyage en tram. Ces grands mots inspirés par une grande âme, dans l’esprit des temps difficiles, m’ont émue jusqu’aux larmes – et je comprends complètement, à fond, mon difficile devoir sacré. Je suis tellement persuadée que dans mon enthousiasme je vais encore plus loin que les paroles du maire – je promets que dans l’avenir je ne me ferai arracher des dents que lorsque ce sera vraiment nécessaire ; je ne sauterai plus de notre fenêtre du quatrième étage comme ça, sur un coup de tête, comme je le fais d’habitude, mais seulement si la maison et la cage d’escalier sont en feu, bref, en cas de nécessité. Je promets de n’enfoncer mon bras dans la cage de l’hyène au zoo que quand je ne pourrai vraiment plus résister au désir de la caresser – et je promets de ne lire les différentes affiches et annonces qu’en cas d’extrême nécessité. Donc quand la grippe espagnole aura passé.



[1] Figure légendaire du XIVe siècle, moine censé avoir inventé la poudre à canons.

[2] Alexandre Ribot (1842-1923). Président du Conseil des Ministres ; Georg Michaelis (1857-1936). Chancelier impérial ; István Tisza (1861-1918). Premier ministre hongrois ; Gyula Andrássy (1860-1929). Homme politique hongrois ; Johann von Pallavicini (1848-1941). Diplomate.

[3] Cet article porte un titre différent des autres : C’est moi qui parle à ma femme.

[4] Leó Kóber (1876-1932). Peintre, graphiste.

[5] László Beöthy (1873-1931). Directeur de théâtre.

[6] Lavr Kornilov (1870-1918). Général russe ayant tenté u coup d’État militaire contre le gouvernement de Kerenski en 1917.

[7] Arnold Gara (1882-1929). Peintre, graveur et céramiste ; Vassili Verechtchaguine (1842-1904). Peintre russe connu pour ses scènes de batailles.

[8] Immense toile peinte de 120 mètres de long et 15 de haut de Árpád Feszty (1894), représentant l’arrivée des Hongrois dans le bassin des Carpates.

[9] Richard von Kühlmann (1873-1948). Ministre des affaires étrangères allemand ; Anastasia Bizenko (1875-1938). Révolutionnaire ukrainienne.

[10] Vimos Vázsonyi (1868-1926). Fondateur du parti démocrate.

[11] Comte Czernin (1872-1932). Diplomate autrichien.

[12] Matthias Erzberger (1875-1921). Homme politique et journaliste allemand.

[13] Le 10 avril 1917, le bateau Zrinyi a heurté le Victoria non éclairé sur le Danube, une trentaine de morts.

[14] Mihály Tompa (1817-1868)/ Poète hongrois.