Frigyes Karinthy :   "Les assassins"

 

 

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Le meurtre d’oxford street[1]

 

À Monsieur Sherlock Holmes, ex-commandant en chef de la police militaire, Édimbourg.

Juillet 19…

Description : meutre d'Oxford street lon cher colonel,

nous avons signé la paix de La Haye, les peuples de l’Europe en liesse s’étreignent librement, la presse libérée célèbre en extase la liberté du monde et Jane Gordon, la "Charlotte Corday britannique", après que le conseil des dix l’eut solennellement acquittée et que la foule eut lâché les rênes à son enthousiasme, est partie à Paris, tandis que vous, mon cher ami, en exil volontaire à Édimbourg, vous rongez votre frein sur la versatilité du monde et sur l’échec de votre enquête menée autour du meurtre d’Oxford Street, et peut-être ne comprenez-vous toujours pas comment il est possible que moi, femme inexpérimentée, qui ne s’est jamais occupée d’affaires criminelles, quatre jours après le meurtre, alors qu’un brouillard couvrait encore l’identité de l’assassin et que Jane Gordon, la Charlotte Corday britannique, pleurait encore son mari dans un deuil dense et profond –  je vous aie approché dans le vestibule du château pour vous dire : le meurtrier n’est autre que Jane Gordon, l’épouse du ministre, une grande amie à moi. Ou bien, si vous le comprenez, vous êtes persuadé que Jane Gordon est le sauveur de l’Europe ; par son acte intrépide elle a mis fin à la guerre de la même façon qu’autrefois, également par un meurtre, un étudiant serbe fanatique l’avait provoquée – et sachez que Jane Gordon m’avait mise au courant de son projet messianique et que moi j’ai été complice avec préméditation de cette femme exceptionnelle.

Je ne suis pas une femme politique, je ne souris pas de ceux qui considèrent que l’histoire est la résultante des lois de la fatalité et qui méprisent les démagogues naïfs – mais je ne souris pas non plus de ceux qui voient la fin de la catastrophe du monde dans la mort violente du pauvre Robert Blackpot. Après tout, si la mort violente de deux hommes a pu provoquer une guerre qui marque l’époque, peut-être celle d’un troisième pourrait apporter la paix qui marque l’époque. Il est certain que Sir Robert Blackpot était cet homme que le chantre de la liberté appelle un tyran. Il n’est pas douteux que le désir de la paix, voire l’aptitude officielle au pacifisme, tout au moins pour la forme, fut brisé par sa volonté de son vivant – et indubitablement, le parti de la liberté et de la paix n’a pu saisir le pouvoir dans une insurrection qu’après sa mort, le saisir avec une force élémentaire telle qu’elle a réveillé toute l’Europe de sa pesante torpeur. Quoi qu’il en soit, je suis heureuse que cela se soit passé ainsi – j’écoute et je lis, muette, sans la moindre remarque, les éditoriaux des organes de presse qui poussent comme des champignons, clamant que les idéaux de liberté et de justice devaient nécessairement vaincre les tyrans, que les idéaux et les passions bouillonnantes dans la profondeur doivent briser leurs chaînes, que le peuple opprimé, si l’on abuse trop longtemps de sa patience, produit inévitablement un Brutus qui donnera un terrible exemple aux temps futurs.

Je les écoute et je les lis – mais devant vous, mon pauvre vieil ami, devant vous je ne peux pas feindre, je vous dois la vérité pour que vous soyez calme et rasséréné et souriant comme moi je souris désormais, apaisée et indulgente. Ce Brutus auquel les éditoriaux font allusion n’est autre que Jane Gordon, mon amie, l’épouse et le meurtrier de Robert Blackpot, qui se trouve maintenant à Paris et qui peut-être maintenant s’imagine être vraiment Brutus. Mais vous aimeriez, n’est-ce pas, savoir – nombreux sont ceux qui aimeraient le savoir – comment il est possible que seulement deux semaines après le meurtre, quand la révolution a gagné, et vous cherchez le meurtrier non plus pour le punir mais pour le récompenser – que c’est seulement à ce moment-là que la Charlotte Corday Anglaise, ma jolie amie, a été prise de remords – elle s’est présentée à vous, elle vous a pris par la main : « Ne cherchez plus l’assassin, libérez Benett, l’anarchiste – c’est moi qui ai assassiné Robert Blackpot ».

Ne m’interrompez pas, colonel, ne me regardez pas de cet air effaré, chargé de sens – non, je ne veux pas dire que Jane Gordon s’accusait faussement, par folie ou par forfanterie, qu’elle aurait assumer l’acte pour se faire célébrer en héros national. Il n’est pas question de cela, bien qu’en Jane Gordon, en ma jolie amie, la forfanterie n’est pas absente, mais elle se manifeste différemment comme vous allez le comprendre. Il ne peut pas être question de cela puisque, après ses aveux elle a donné une description et une explication détaillée du meurtre, excluant toute possibilité de doute – comment, en plein jour, elle avait déverrouillé sans se faire remarquer la grille du balcon ouvrant vers l’extérieur, comment elle avait fait semblant de refermer cette grille – et de nuit, depuis sa chambre en saillie sur le toit, comment elle avait observé le moment où son mari, fidèle à son habitude, est sorti sur le balcon – comment elle lui a crié de là-haut et a fini par pousser le vieil homme qui se retournait, d’un geste léger, déguisé en une volonté de le retenir ; comment elle a regagné sa chambre en courant, non sans forcer en passant la serrure du cabinet de travail, afin d’orienter l’enquête sur la piste d’un cambriolage venu de l’extérieur. Oui, c’est Jane Gordon qui a tué Robert Blackpot et non pas les anarchistes qui pourtant le menaçaient depuis des années : pas la "main noire" qui lui envoyait des lettres anonymes et pas ce pauvre Bennett qui avait attiré tous les soupçons et que vous avez gardé quinze jours en détention provisoire. S’il n’y avait que des anarchistes et des socialistes désespérés et des passions bouillonnantes et des peuples opprimés par millions et des prisonniers politiques aspirant à la vengeance en Irlande et des fils, des amis et des disciples de héros de la liberté illégalement exécutés – si dans les prisons des âmes irlandaises ne planait que le fantôme ensanglanté de Casement[2] et ne se brandissaient vers lui que les poings des innocents envoyés à la boucherie – tout cela n’empêcherait pas aujourd’hui Robert Blackpot de se trouver parmi les vivants, ni le monde de se trouver toujours victime entre ses griffes. La soif de vengeance du peuple emprisonné, son agonie désespérée n’avaient aucune prise sur lui – vous vous rappelez l’attentat de Calais quand le pauvre soldat français a levé son pistolet et l’a dirigé sur Robert Blackpot, mais d’un geste brusque il l’a retourné et dans sa colère impuissante il a envoyé la balle dans sa propre tête pour échapper à la responsabilité du premier geste ?

Non, non, Robert Blackpot a été tué par sa femme Jane Gordon. Vous n’avez pas à avoir honte d’avoir prétendu que c’était impossible. En toute logique vous avez raisonné juste : le tyran ne pouvait être assassiné que par un de ceux qui lui en voulaient, un socialiste ou un anarchiste – mais qui aurait imaginé que Jane Gordon, l’épouse belle et élégante du célèbre ministre, reine des soirées et des garden-partys, dame patronnesse secrètement raillée des hypocrites soirées de bienfaisance de guerre – que cette Jane Gordon serait socialiste et anarchiste et que deux semaines plus tard, après que la révolution a remporté la victoire, elle s’écrirait fièrement : c’est moi, j’ai tué mon mari résolument et avec enthousiasme parce qu’il était l’ennemi de la patrie et du peuple – et je suis d’abord patriote et, s’il le faut, martyr – et seulement en second lieu conjointe et épouse !

Qui aurait pensé cela ? Vous avez raison, mon pauvre ami, qui aurait pensé cela ? Bon, calmez-vous maintenant, serrez-vous la main à vous-même et donnez-vous une tape sur l’épaule avec la paume de votre main. Votre logique a été sans faille. Jane Gordon, la Charlotte Corday anglaise, n’a jamais été ni anarchiste ni martyr – l’aurait-elle été, il est certain qu’elle n’aurait pas réussi son meurtre comme elle l’a réussi. Mais Jane Gordon, la Charlotte Corday anglaise, n’a pas été conjointe et épouse non plus, oh que non – elle a été simplement une femme, sans aucune complication, au sens le plus profond et le plus archaïque du terme.

Mon pauvre ami, écoutez-moi. Mais écoutez-moi jusqu’au bout sans sursauter avant que j’aie tout dit, vous indignant que j’aie piqué votre curiosité en faveur d’une blague frivole et triviale. Il est possible que vous ne croirez ni ne comprendrez jusqu’au jour de votre mort ce que vous allez entendre – mais moi je l’ai saisi et l’ai compris en l’espace d’une demi-minute – d’un autre côté il est vrai que je ne connais rien à la politique et à la sagesse de la loi.

Voilà ce que je vais donc vous apprendre, sèchement et en toute simplicité :

Cinq jours avant le meurtre je me suis rendue à l’atelier de Madame Daisy, la modiste, afin de me commander un chapeau de deuil pour l’enterrement d’un parent. Nous nous sommes mises d’accord sur un modèle et Madame Daisy m’a promis de terminer mon chapeau pour le surlendemain – date prévue de l’enterrement.

Le surlendemain, quand j’y suis allée, tout en emballant mon chapeau elle m’a raconté en riant que mon amie, Jane Gordon, la femme du ministre, était allée la voir. Madame Daisy lui avait montré le chapeau de deuil. Jane avait pâli de jalousie (c’était un beau chapeau très original), et elle l’avait immédiatement essayé. Le chapeau allait à merveille à Jane Gordon – deux dames qui se trouvaient à l’atelier s’étaient écriées d’enchantement, voyant Jane avec le chapeau elles l’ont comblé de louanges et de flatteries, elles l’ont admirée, elles l’ont fait tourner. Madame Daisy elle-même a déclaré qu’elle n’avait jamais vu l’épouse du ministre aussi belle que dans ce chapeau. Jane Gordon est restée longtemps devant la glace, rouge de plaisir, elle tenait le chapeau d’une main, elle se tournait de profil, elle a demandé un petit miroir pour se regarder aussi de dos devant la grande glace. Puis elle a saisi le chapeau, avec un grand sourire elle l’a ôté de sa tête et elle a quitté la boutique, visiblement très abattue.

Pas un mot tant que je n’ai pas terminé ! À l’enterrement de Robert Blackpot, vous vous en souvenez peut-être, Jane est apparue avec un magnifique chapeau de deuil – elle a fait sensation parmi les dames tellement elle était belle. Eh bien, c’était le chapeau, copie fidèle de celui que j’avais commandé.

J’ai revu Jane seulement le septième jour de l’instruction, après le meurtre. Elle m’a entraînée dans sa garde-robe et, avec une vivacité certaine, compte tenu des circonstances, elle babillait sur tout et n’importe quoi : elle a dit qu’elle commençait à relever la tête du terrible malheur qui l’avait frappée.

En cours de conversation j’ai tout à coup remarqué le chapeau de deuil en haut, sur un placard. Je ne sais plus, je ne me rappelle pas, poussée par quel instinct bizarre, mais je me suis levée et, le visage sérieux, je lui ai demandé si elle était au courant que le responsable de l’enquête, Sherlock Holmes, avait fait demander le matin, entre autres, en guise de pièce à conviction, son magnifique chapeau,. Je voulais simplement plaisanter, vous caricaturer, vous qui – vous vous souvenez – collectionniez toutes sortes de trucs sous prétexte de corpus delicti – mais l’effet fut effroyable – Jane Gordon a pâli et s’est écroulée devant moi par terre, et dans une semi-inconscience, en m’étreignant les genoux dans des convulsions hystériques, m’a raconté que c’était elle qui avait tué son mari. Pas de la façon qu’elle a avouée plus tard, elle ne l’a pas poussé avec ses bras – elle se tenait debout à la fenêtre de la  pièce voisine quand elle a vu que Robert s’était placé devant la grille déverrouillée, brusquement elle a crié vers lui. Le ministre s’est retourné, il a voulu s’appuyer à la grille et l’instant suivant il a fait sa chute mortelle.

Je n’en revenais pas de l’écouter – Jane était toujours là, par terre, devant moi, en transes. Elle me suppliait de la sauver – puisque apparemment Sherlock Holmes savait tout s’il réclamait le chapeau comme pièce à conviction.

- Je ne voulais pas le tuer, a gémi Jane, mais comprenez que toute la soirée j’avais pleuré et fulminé de colère de ne pas pouvoir me commander ce chapeau, n’ayant personne pour qui me mettre en deuil… Je n’ai fait que pousser un cri.

Voilà, colonel, c’est seulement cela que je voulais vous raconter… Mais maintenant je vois que je n’enverrai pas cette lettre… Jane Gordon, la Charlotte Corday anglaise que le conseil des dix a disculpée de l’accusation de meurtre commis dans sa légitime indignation patriotique, me démentirait désormais de toute façon, puisque aujourd’hui c’est elle-même qui clame avec fierté avoir commis délibérément son acte… Personne ne me croirait, on me dirait démente… Et si on me croyait ?… À quoi bon détruire, tuer en germe une légende ? À quoi bon que l’humanité apprenne que le tyran dont un monde d’esclaves opprimés n’arrivait pas à se débarrasser est finalement tombé, non pas des mains de Brutus, martyr de la liberté, mais qu’il a trébuché dans un chapeau de femme, un chapeau de femme qui se trouvait être un chapeau de deuil – et il fallait donc qu’un enterrement fût organisé pour pouvoir le porter. Jane Gordon porte désormais son chapeau avec fierté – pour enterrer le monstre qu’elle a inconsciemment vaincu.

 

Thème "femmes"

 



[1] Cette nouvelle a été publiée aux Éditions des Syrtes dans le recueil "La ballade des hommes muets"

[2] Roger Casement (1864-1916). Nationaliste et révolutionnaire irlandais.