Frigyes Karinthy : "Il neige"

 

 

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Boucle de chaussure

 

I.

boucle chaussure lon grand-père avait des yeux sombres et paisibles, des lèvres étroites et immobiles. Il venait d'au-delà les mers, d'une péninsule dont l'autre partie disparaît derrière l'horizon, là où la terre s'incline et où l'autre hémisphère se recouvre de nuit. Dans sa jeunesse mon grand-père était mineur. Un jour il découvrit une nouvelle galerie qu'il continua tout seul à creuser. Il trouva des minéraux, dans la profondeur de la terre, il les concassa, il les étuva et les fit macérer de façon particulière, et il sortit de la terre un métal, nouveau. Mon père avait le front large et blanc. Ce front était lui aussi une galerie ; derrière les couches osseuses, des pics et des pelles s'activaient avec fracas, ils arrachaient avec peine le minerai mou de la cervelle et ils traçaient de profonds sillons en pénétrant côté lobe, sous le crâne tout au long, jusqu'au bulbe rachidien. Les pelles bêchaient des pensées et des volontés et des projets et des pierres dures, si profondément, si profondément, là où jamais personne n’était encore allé. Mon grand-père travailla les minerais durant des années, il les fondait dans des tuyaux, il les malaxait dans le creux de casseroles de plomb. Ensuite il échangea des pierres brillantes, il acheta de l'or pour voir ce qu'on peut faire avec de l'or. Ensuite il fit construire des chemins de fer et fit venir de l'argent des terres lointaines. Mon grand-père était d'une tête plus grand que tous les autres et il avait le front terrible. On le craignait, on ne comprenait pas ce qu'il voulait. Il fit couper des forêts, il commerçait, il échangeait de tout, mais de façon telle qu'en plus de ce qu'il recevait il récupérait aussi à la fin ce qu'il avait donné en échange. Mon grand-père était devenu un homme célèbre, craint et admiré, il avait entassé énormément d'argent et il s’était ceint d'une clôture et ainsi il a clôturé sa tête terrifiante et absconse. Au fond de sa tête, derrière le bulbe rachidien, à l'époque déjà il nourrissait mon père. Quand il est mort, il a fallu que les médecins brisent cette tête à la hache pour accéder à la cervelle : et la cervelle se tenait là en entier et tremblotait entre les jointures de la boule osseuse et elle était aussi pesante que la terre est lourde.

 

II.

 

Mon père fut élevé avec une ferveur et un soin jaloux. Jeune homme, il alla à Paris et en Angleterre, il prit part au siège de Marseille, les batailles trempèrent comme le roc ses muscles et son courage. Il alla en Afrique où le soleil arabe teignit sa peau en brun foncé. À son retour des attroupements se formèrent autour de lui, des mouvements furent lancés, des anneaux de vagues circulaires se levèrent le portant sur leur dos. Je crois que c'est en orateur que mon père fut le plus grand : il avait une belle voix d'airain et des paroles flamboyantes. Des légendes racontent l'effet qu'il produisait. Il chevauchait aussi sûrement les hauteurs des passions violentes qu'il suscitait qu'un pilote assis entre les toiles tendues de son biplan, le manche dans la main, les yeux rivés sur les tourbillons de l'atmosphère. On dit que lorsqu'il parlait c'était beau à faire trembler les cœurs.

Plus tard mon père dut répondre par des actes pour ce qu'il avait prêché. D'autres foules étaient derrière lui et face à lui, les couleurs et les bannières n'étaient plus les mêmes. Mon père partit avec peu d'hommes résolus et peu après il réussit ce qu'aucun chef de guerre n'a encore réussi durant des siècles. Un pays tiers était intéressé à ce que deux autres pays ne soient liés en rien ; alors mon père inséra son crâne dans la gorge de la double chaîne de montagnes qui délimitait ces deux pays et à la force de son crâne il les écarta l'une de l'autre. Le craquement fit trembler tout un continent : des taches colorées, prises de frayeur, zigzaguaient sur la carte ignorant leur place, sans savoir où finalement s'arrêter. Mais mon père prit des cordes en main et d'en haut il remit certaines lignes en place. Là où la terre ne céda pas, il fit couler de ses mains des serpents bleus qui mordirent la terre : chaque écaille de serpent était un soldat. Il fabriqua de nouvelles barrières et planta des bornes sur les routes nouvellement ouvertes. Un temps la pagaille fut énorme puis tout parut s'arranger, prendre forme, s'adapter au nouveau cadre façonné par les deux doigts fermes de mon père. Mais les forces de la nature participèrent aussi, le gel de l'hiver, la chaleur torride de l'été, et même la lune s'en mêla : le flux et le reflux des marées tiraillaient les couches rigides de la terre ; les couches sociales aussi se raidirent les unes sur les autres : les couches supérieures se mirent à glisser et d'un coup tout s'écroula. Mon père resta debout et fit face : adossé au mur vacillant, il résista. Et il put sauver un dernier pays pour que je puisse y naître.

 

III.

 

À l'âge de vingt-quatre ans je ressemblais à mon père et à mon grand-père. Mes yeux et mes sourcils étaient ceux de ce mineur, l'image de mon père mort hantait ma bouche et mon front. C'est depuis les hautes montagnes d'un pays embrumé que je suis retourné à la ville et je n'avais qu'une vision ténébreuse de la route. Je savais que derrière les forêts ou les vallées, derrière chaque maison en pierre, des yeux fourbes m'épiaient du fond des paupières baissées et, aux aguets, ils attendaient de savoir quelles étaient mes intentions, mes projets. Moi-même je tremblais devant ma propre volonté, des actes inconnus déjà se tapissaient en moi, je savais qu'ils se cachaient là, quelque part, entre mes os et ma chair. J'avais peur, je me dégoûtais, je ne m'aimais plus. Je n'aimais pas observer mes muscles, ils enflaient et se tordaient, menaçants, sous l'épiderme glissant. Je me traînais comme un arc bandé ou une bouteille de Leyde chargée à bloc, écœuré, le regard détourné.

Quand je suis arrivé à la ville, c'était l'automne. Les gens étaient de retour des villages et du bord des lacs, les rues fourmillaient, les vêtements étincelaient. Dans l'après-midi le soleil se mit à briller intensément, j'ai renvoyé mon manteau chez moi et je me suis promené aussi. Je m'ennuyais et j'ai trouvé cela si bon, si silencieux. J'ai fait le tour du donjon jusqu'en bas, du côté opposé de la rivière. Je repensais à ce que j'avais lu un jour sur mon père. Ce jour-là, la veille de la bataille des peuples, avant la folie de la grande explosion finale, mon père se promenait ici, devant les murs de ce donjon comme moi ce soir, le cœur silencieux et apaisé. On avait noté que le ciel était rouge, c'était le crépuscule, et que mon père, arrivé au bout du donjon, s'était retourné pour faire face au soleil couchant pendant de longues minutes.

Il était six heures. Je me suis retourné, je dus sourire. Derrière le donjon le ciel était rouge sang et aux angles les pierres se détachaient en silhouettes contrastées. Une femme se tenait sur une des pierres immobile, et elle regardait devant elle, soucieuse. La hauteur dont elle voulait descendre devait être la moitié d'un mètre. Elle regardait autour d'elle, déconcertée.

Je l'ai aperçue au bout de quelques minutes, j'y suis allé et je lui ai offert mon bras. Saisissez-le, lui dis-je.

Elle le saisit et elle sauta. Elle me pria de l'accompagner dans les escaliers. Pendant que je l'accompagnais elle me parla. Elle me parla de son mari et d'une robe longue dans laquelle un ruban jaune ocre est enfilé, avec une traîne. Cette traîne ondulait joliment comme une vague de haut en bas d’escaliers. Elle parla également de tubéreuses ; j'ai compris que les tubéreuses devaient se trouver au bout de la traîne et sur le pourtour de la robe. Elle m'en parla longuement et elle me dit que désormais on fabrique aussi du parfum de tubéreuses.

Elle s'arrêta au bas de l'escalier, elle sourit tranquillement, puis elle parut gênée. Je la regardai et, fatigué, j'attendis.

- Ma chaussure, dit-elle, ma boucle de chaussure s'est encore défaite… c'est affreux…

J'étais une marche au-dessus d'elle. Je me suis baissé et elle posa son pied sur ma marche. J'ai pris les deux bouts de la boucle dénouée et je voulus refaire la boucle. Mais je n'y arrivai pas : les deux derniers crochets de la chaussure se trouvaient trop haut et elle n'avait pas suffisamment replié le bas de sa robe. Je perdis une minute à cette manipulation.

ça ne marche pas… entendis-je prononcer impatiemment et nerveusement bien haut au-dessus de ma tête… Laissez, je vous prie… Un peu plus bas peut-être…

Je me suis baissé davantage. Le sang a reflué à mon visage et il m'est remonté jusqu'au front. Une de mes vertèbres a craqué. Que se passe-t-il, me dis-je, en serrant les dents.

Cette fois j'arrivai à tirer la boucle presque jusqu'aux crochets. J'ai failli arriver à la replacer mais j'ai senti l'autre extrémité glisser entre mes doigts.

ça ne marche pas… entendis-je de nouveau.

- Qu'est-ce qui se passe, dis-je. Je n'arrive pas à l'attacher ? Et je serrais les dents. J'aurais dû me baisser encore d'un centimètre. Mon menton se tendit contre ma poitrine. Des ondes sombres remontèrent depuis mes jambes : une horrible vague de sang. Dès lors je savais ce qui allait arriver. J'ai tenté de plier l'autre jambe qui s'était entravée dans la marche. J'ai ouvert la bouche… un balbutiement pitoyable en est sorti… je voulus implorer grâce en geignant et une terreur effroyable au cœur… Mais il était trop tard. Ma vertèbre a craqué encore une fois en produisant un son sec et sourd. J'ai encore entendu le battement de tambours qui s'éloignaient. C'est par ma bouche que le sang jaillit d'abord. Lentement j'ai laissé aller ma tête et je l'ai couchée sur la pierre.

Ainsi s’éteignit ma lignée.

 

Suite du recueil

Thème "fantastique"