Frigyes Karinthy - Poésies : Message dans une bouteille

                                                           

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un matin sans date

Vision

 

18 Un matin sans date (N) li la philosophie ni la religion ne peuvent y aider non plus la poésie

Saoules métaphores Visions de Jean passionnées hallucinations

Nul système scientifique douceur hindoue ni sourire de Bouddha

Ni explications ingénieuses que j’avais forgées sur des modèles extérieurs

Cela ne mène à rien je les appelle ils s’éparpillent

Il n’y a pas de Muse dont je pourrais solliciter l’appui

Il n’y a pas de Prince à qui me recommander

Pour escompter sa clémente bienveillance

Avant d’entreprendre de réfléchir à ce Matin Sans Date

Aussi mon imagination je suis resté étrangement seul avec elle

Elle regimbe elle ne veut rien savoir de cette affaire

Son regard part de côté elle aimerait fuir me laisser tout à fait seul

Mais je l’attrape à la gorge la force ne la relâche pas

Je tourne son visage pour nous voir en face

Pour regarder au fond de ses deux iris vacillants de frayeur

Pour que de sa bouche tremble et balbutie en verbes confus mais pénitents

Pour qu’elle avoue enfin ce qu’elle voit quand la question se pose

Vois-tu le Matin Sans Date mon imagination

Si oui fais que je le voie aussi pour que je fixe ton aveu je note à la volée l’image

Quelques minutes ou quelques heures plus tôt cette image était claire

Quelques heures plus tôt c’était encore la nuit

Maintenant le jour point mais quelle étrange aurore

Par rapport à laquelle la nuit fut lumineuse chaleureuse et sensée

(Un négatif de film où les ombres sont blanches

L’horizon auroral et les lumières et les étoiles clignant là-haut sont noires

Clamant l’approche du trou profond éblouissant Soleil noir dans le ciel)

C’est ainsi que ce matin commence qui par ailleurs n’a rien que d’ordinaire

La voiture d’un laitier déambule en grinçant sur la large avenue

Budapest fatiguée dort les portes les volets sont encore fermés

Puis lentement s’agitent aux coins les balais des concierges

La lumière maladive filtre par la fenêtre des débits d’alcool

Quelque part un chien jappe une porte bâille s’ouvre encore endormie

Une à une des têtes hirsutes coincent les battants les autres portes s’ouvrent

Le boulanger soulève son rideau de fer qui monte en un fracas

L’éboueur collecte son trésor de l’aube des poubelles dans sa voiture

Tout va dans l’espace et le temps causes et conséquences

Au bout des tables vides alignées du café enfin prend place le premier client

On apporte justement le journal le garçon le lui tend dans son cadre

Les petits seins de la serveuse du pain brinqueballent quand avec sa corbeille elle passe

Un employé de bureau avec sa serviette va sur le trottoir d’en face

L’horloger ouvrira bientôt un nourrisson pleure à une fenêtre

Le droguiste ouvre aussi et le boucher au coin chacun simule de vouloir vivre

Un étrange matin où personne ne sait

Ni ce qui s’est passé ni ce qui s’est coincé

Ce matin fou la roue sans nouvelle impulsion

Continue de tourner silencieusement

Seul un enseignant ivre soupçonne quelque chose

Il a bu toute la nuit il hurle des mots étranges tangue pleure et s’adosse à un mur

Frères au secours que se passe-t-il ici le cul du monde est-il tombé

Monsieur l’agent je ne suis pas malade mais j’aimerais bien l’être

Je vivrais malade heureux de vivre et je craindrais la mort terrible

Mais pensez donc je n’ai jamais vécu je n’existe même pas

On m’a seulement rêvé j’ai été amené et je me suis traîné ici un temps

Mais maintenant fini on ne me rêve plus

Le policier le tient par le bras des badauds se lancent à leurs trousses

Un échalas d’adolescent avec son cartable suit des yeux le drôle de défilé

Un chagrin lui serre le cœur il longe lentement la rue il mord dans sa tartine

Qu’a dû vouloir dire cet ivrogne à propos de rêve et de vie

Ne serait-ce pas vrai ce qu’il enseigne en algèbre en physique

Ce Medveczky qu’il vient de bachoter

Et en géographie pourtant souvent il sentait en géo en histoire

Que dans toutes ces confusions tout pourrait être faux

Que l’Afrique pourrait ne pas exister ni Jules César jadis

Tout n’était qu’invention pour pouvoir discuter

Pour qu’école et culture existent et épreuves du bac

Il est vrai qu’ils ont montré en classe des os de mammouth et de vieilles pierres

Et que son oncle est allé en Amérique son oncle ne ment pas

Mais en psychologie on a dit autre chose

Que des anciens vieux très sages presque saints

Clamaient avec sérieux que la réalité

N’existe pas vraiment seule l’âme humaine existe

Cogito ergo sum c’est vrai mais à part ça rien n’est sûr

Il y pense soudain il s’est torturé hier au lit justement avec ça

Avant de s’endormir (quand il fut bien après

La coutumière frayeur du plaisir et de l’ivresse qu’a déclenché

la cavalcade d’organes de visages de femmes

Dont personne ne sait rien seul lui l’a découverte)

Tout cela et le reste n’est présent que dans son imagination

Des rêves en volutes qui n’existent pas dans l’espace mais qu’est-ce que l’espace

Des astres très loin on peut les voir mais au-delà

Il devrait y avoir une fin mais ça ne se peut pas car qu’y a-t-il après

Un mur au bout ou non et si oui quelle en est l’épaisseur

Et s’il n’y a pas de mur où est le bout c’est affreux terrifiant

Il va devenir fou sa tête explose il va s’évanouir

(Par bonheur rien de tout cela il s’endormit le cœur battant)

Il s’endormit et le matin se réveilla et maintenant c’est à l’école qu’il va

Mais est-il bien le même que celui qui s’est couché le soir

Quelque chose ne s’est-il pas défait la nuit qu’il n’a pu surveiller

Une couture ne s’est-elle pas démontée pour se défaire maintenant dans l’espace

Cet ivrogne l’a crié à la cantonade quand l’agent l’a emmené

C’est ainsi que se ronge l’échalas lycéen longues jambes dans ses pensées

Il n’a pas encore vu la vie et l’amour il l’a inventé ne l’a pas découvert

Il fait encore des pas sa silhouette se met brusquement à pâlir

Son corps devient transparent tel le brouillard on peut voir le trottoir à travers

Soudain il disparaît comme étant écrasé

Ce fut peut-être le dernier point sauvé dans cette image matinale

Ces quelques bribes de pensées dans le cerveau d’un lycéen errant

Dans mon imagination en peine rien d’autre n’est cohérent

Plus je la fouette et chauffe et plus elle s’entête

Se cabre clôt les yeux comme arrivée au bord d’un précipice

Moi je la forcerais à un effort final

De regarder l’abîme quelque chose étincelle

Tout au fond tout en bas tourbillonne et s’enfuit

Peut-être pourrait-on à la hâte en saisir encore quelques détails

Comme si je voyais ce boulevard petit

Rapetissé par le gros bout d’une lorgnette

Les gens de petits points à travers le rideau

Métallique de ce brouillard couleur d’étain

Quelqu’un me parle et moi je trouve étrange

L’extrême proximité de sa voix personne

N’est près de moi que des paysages lointains

Cette voix prie quelqu’un de lui tendre la main

Et puis de l’allonger sur une couverture

Mais nulle couverture et s’il y en a une

La main qu’on a tendue elle passe à travers

Et toutes les aiguilles se mettent à tourner

Mais une autre région s’annonce et on ne sait

Si c’est le Lointain ou peut-être le Passé

Le beau visage d’une gentille Italienne

 

Ou bien douce soirée sur le bord du Danube

Une mélodie d’or du cœur d’un violoncelle

L’eau de mer d’une moule un vent frais qui caresse

Les deux iris avides d’une enfant de six ans

Une sauterelle grimpe à une herbe folle

Napoléon se dresse au pied des pyramides

Autant d’images diverses et pourtant semblables

Arrête-toi Cadran tais-toi Voix entendue

Imagination déchiffre le secret

Quel est le point commun où est la cohérence

Comment ces mosaïques vont-elles en une image

Comme un moteur vibrant s’arrête en un instant

De son vrombissement jaillit une étincelle

Je comprends le titre je lis sur le cadran

Je  lis dans sa lueur ce titre c’est : douleur

Ça fait mal ça fait mal toutes formes de mal

Un unique héros costumé pour des rôles

Le même Fregoli[1] torturé de souffrances

En scène sous cinquante formes court et singe

Il est garçon client et l’assiette et la table

C’est lui l’Italienne et lui le crépuscule

La mélodie la sauterelle et l’empereur

Ma pénible douleur torturante brisée

En cinquante morceaux comme débris de verre

Cet empereur est une côte douloureuse

Ce rocher est une vertèbre endolorie

Cette flûte de Pan est un tibia blessé

Et ce tourbillon est un cœur pris d’une crampe

Ce tonnerre dans la brise tiède du printemps

Une tempe battant saisie par la migraine

La musique des sphères le sifflet d’un poumon

Ces cascades lointaines dévalant les ravins

Ne sont que sueurs froides s’écoulant dans les yeux

Une chose souffre et peine ici et qui vit

Et qui ne veut plus vivre mais que la peur tenaille

Ignorant si d’elle restera quelque chose

Aura-t-elle un espace aura-t-elle une place

Son nouveau-né ici dehors ici en bas

Car en effet ce cœur soudain pris d’une crampe

Et ce poumon râlant ce cerveau paniqué

Ce moi qui n’existera plus qui râle et pulse

Parce qu’ils accouchent et aussi mettre au monde

À leur place ce qui ne fut jamais connu

Qui laisse deviner frissonnant frémissant

La réalité extérieure dans laquelle

Rien ne suivra rien de même n’a précédé

Sa naissance rien non plus ne suivra sa mort

Cela n’existe pas comme n’a pas été

Jamais il n’a été pour lui ni pour le monde

Du monde maintenant il accouche il l’expulse

De son âme cet achèvement disparu

Qu’il n’a pas su être depuis qu’il était né

Dans le néant vide le chaos maintenant

Nait haletant et gémissant de la matrice

D’un être l’Absolu d’un dieu d’une âme humaine

(Kant l’a dit Ding an Sich) qu’il avait dans le noir

Dissimulé là jusqu’à ce matin sans date

Dans sa matrice en le transformant en humain

Ce nouveau-né qu’il accoucha dans la douleur

Mais cette douleur il ne la sentira plus

Car il est le Non-moi il est le Monde Vrai

Il est la Vie sans Moi voici ce sont les mots

Que bégaye et râle mon imagination

Elle s’étrangle entre mes dix doigts qui la serrent

Il me reste encore une question réponds-y

Imagination avant de défaillir

Vois-tu le présent vois-tu un instant semblable

Le matin où ce Moi se tord en un néant

Si tu le vois dis-le mais seul un fleuve étrange

Tournoie méandreux où figure humaine peine

Tâche de nager nage mais ne peut avancer

Car dans son dos la vague s’est figée en glace

Or devant lui l’eau s’évapore ses pieds gèles

Ses mains gesticulent n’attrapent que le vide

Car cette glace congelée est le Passé

La vapeur insaisissable c’est l’Avenir

Là-dedans tu nageais c’est pourquoi tu restais

Sur place voilà pourquoi tu n’avançais pas

Tu n’y arrivais pas et vois-tu autre chose

Je vois éclater là des bulles de couleur

D’abord des petites la taille d’un atome

Dont l’intérieur explose ça se répand bientôt

Explosent les atomes autour le corps explose

Fait sauter sa prison et le cristal son cadre

Ont déjà explosé la Ville et le pays

Dans lesquels tu vivais auxquels étaient liés

Tes souvenirs or voici le pays explose

Ta planète – en silence – et le Système solaire

La flamme se répand la Voie Lactée explose

Explosent des nébuleuses lointaines explose

Et le cosmos l’espace et de plus en plus loin

Là où au grand jamais tu ne m’as envoyé

Là où il n’y a qu’une seule Voix qui crie

Dans tes oreilles s’assourdissant elle crie

Eh bien veux-tu encore et si tu veux encore

Dis ce que tu veux tu l’auras je le ferai

Opine de la tête mais tu n’opines plus

Car ce que tu voulais déjà tu ne sais plus

Et celui qui ne sait n’a plus besoin de rien

On dirait que quelque part vibre une question

On dirait que quelque part bouge un point dans l’air

On dirait qu’un œil craint et cherche quelque chose

On dirait qu’il répondrait s’il savait répondre

Mais ce rien n’est plus noir il n’en a plus la force

Et même en tant que rien il est tellement rien

Qu’il en est quasiment devenu quelque chose

Là où il n’y a rien semble bien quelque chose

Dans un lit à l’étage s’allonge un non objet

Au-dessus d’un non oreiller non existant

On voit un visage non étant se pencher

Au-dessus de son visage et de ses non doigts

Il ferme sa paupière qui n’existe pas

Une non servante dévale les étages

Vers le concierge elle lui crie en haletant

Un porteur non étant délivre justement

Une non lettre il s’arrête et hoche la tête

Car le non concierge dit Monsieur le Porteur

Arrêtez-vous le pauvre n’a plus besoin de lettre

Notre bon monsieur l’écrivain n’existe plus

Il vient juste de passer

 

 

 

Suite du recueil

 



[1] Leopoldo Fregoli (1867-1936). Comédien artiste, ventriloque, transformiste.