Frigyes Karinthy : Nouvelles parues dans la presse

 

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GROS LOT

Quoi, tu donnes tout un pengoe à ce mendiant, par les temps qui courent ?

- Oui, je plains ce pauvre vieux.

- Tu le connais ?

- Pas depuis longtemps, depuis vingt ans.

- Et alors ?

- Vois-tu, c’est un de ces cas "qui a vu des jours meilleurs", bien qu’aujourd’hui on ne puisse plus évoquer cela comme signe distinctif : le monde marche sur la tête, celui qui est mendiant aujourd’hui, tu peux être sûr "qu’il a vu des jours meilleurs", et inversement. Seuls les pauvres s’en sortent tant bien que mal, les riches terminent à la soupe populaire. Mais même comme cela, c’est un cas particulier.

- Il n’a quand même pas été banquier ?

- Non, il avait une existence bien plus solide. Il possédait une pharmacie magnifique, une vraie assurance sur la vie. Elle ne représentait peut-être pas une grande fortune, mais elle assurait une vie sans soucis et des progrès réguliers sur la route pour faire sa pelote. Puis vint le krach.

- La guerre mondiale a éclaté.

- Pas du tout, de cela il s’est  facilement tiré d’affaire, son commerce n’était pas menacé, ça l’aurait plutôt enrichi.

- Alors quoi ?

- Il a tiré le gros lot.

- Qu’est-ce qu’il a fait ?

- Tu as bien entendu. Il a tiré le gros lot. À la loterie. Il a gagné un demi-million, en or.

- Quoi ? C’est vrai ? Tu connaissais en personne un homme qui a tiré le gros lot ?

- Oui, puisque je te le dis. C’était lui, ce malheureux. C’est alors que c’en fut fini de lui.

- Je ne comprends pas un traître mot.

- Pourtant c’est simple. Ayant décroché un capital important, il s’est dit, à quoi bon la boutique et tous ses tracas. Il a tout vendu, il a réuni tout l’argent. Alors il a investi la moitié en emprunts de guerre, et avec l’autre moitié il s’est mis à spéculer, il a acheté des titres qui… Mais tu ne m’écoutes plus, pourtant c’est un cas très instructif pour prouver que courage et endurance dans le travail sont une meilleure garantie que la fortune aveugle qui…

- Oui, oui… c’est très intéressant… mais dis-moi… tu es sûr qu’il a tiré le gros lot ?

- Puisque je te le dis ! J’ai vu le billet gagnant… Où vas-tu ?

- Rien d’important, je vais revenir… Je fais un saut au tabac – n’est-ce pas qu’ils vendent des billets de loterie ?

 

Az Est, 24 août 1930.

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