Frigyes Karinthy : "L’homme volant"       

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l'oiseau mÉcanique

9 mai 1915.

Viens avec moi, Rip van Winkle[1], toi qui n'as pas dormi cent, seulement dix ans, au fond de la grotte, là-haut sur le Mont Gellért et quand tu as retrouvé tes esprits en bâillant, tu as regardé alentour, tu t'es frotté les yeux et tu t'es dit : eh bien, ça n'a pas été bien long ce petit somme. En bas - Pest, les ponts, les maisons, rien n'a changé, la baraque du métro est toujours là, le carrousel tourne toujours au Bois de la Ville, les hommes portent le même type de cravate que le mien, à la mode il y a dix ans ; les femmes portent toujours des fleurs à leurs chapeaux – eh bien, ça ne leur fait ni chaud ni froid que j'aie dormi pendant dix ans.

Viens avec moi, Rip van Winkle, traversons le pont, promenons-nous. Ne pose pas de questions et je ne te raconterai rien, je me contenterai de te montrer des choses. Tous ces soldats, tu as raison, il y a beaucoup de soldats : mais oui, c'est la guerre, Rip van Winkle, une grande guerre, des millions et des millions de soldats – aurais-tu cru cela ? Mais tant pis, des soldats et des fusils, tu en as déjà vu auparavant, et tu pouvais te douter que cela ferait du dégât. Qu'est-ce qu'il t'intéresserait de voir ? Tu sais quoi ? On va sauter dans une auto, je t'emmène à l'usine, j'ai à parler avec un jeune ingénieur sympathique, il est là-bas en ce moment ; ce sera une belle sortie et tu en profiteras pour visiter l'usine.

L'auto – oui, ça existait déjà quand tu t'es endormi. Elles n'étaient pas aussi nombreuses et aussi rapides bien sûr, mais peu importe, tu trouveras d'autres choses qui vaudront la peine d'avoir interrompu ton long sommeil.

Notre automobile s'arrête à l'entrée de l'usine, avenue Váci ; ce jeune homme bien rasé est l'ingénieur Viktor Wittmann, mon cher Rip van Winkle, permets-moi de te le présenter, il est le responsable technique de cette usine. Ton intérêt semble un peu forcé, Rip van Winkle, n'aimerais-tu pas les usines ? Il est vrai qu'à première vue tu ne vois guère de choses ici que tu n'aurais pas vu auparavant : des ouvriers en bleu de travail s'agitent dans la cour, deux hommes portent des planches, un troisième en sueur soulève une traverse. Dedans, dans la pénombre du hangar voûté, la braise des forges luit comme des yeux, des marteaux cognent, des copeaux métalliques s'entortillent, de la sciure voltige.

Entrons un peu plus loin, Rip van Winkle, Monsieur l'ingénieur nous fera visiter et nous présentera l'usine. Ici devant, il y a des moteurs, on est en train de les déballer… De puissants moteurs Mercedes de cent vingt ou cent quarante chevaux… Bien sûr on utilise les mêmes dans les automobiles. Alors vois-tu, dans cette usine aussi on fabrique des véhicules qui seront actionnés par ces moteurs à essence. Quels véhicules, tu demandes ? Tu vas voir, Monsieur l'ingénieur nous dira tout, les dimensions de l'usine, le nombre de machines à livrer, leur destination. Je peux déjà te dire que dans sa branche, c'est la plus grande usine de la monarchie, ils construisent leur nouveau site à Albertfalva, à partir de juillet tous ces messieurs travailleront là-bas.

Des véhicules – bien sûr des véhicules, tu vois bien les moteurs à essence. Mais pas des automobiles, quelque chose qui leur ressemble, mais avec certains changements modestes, bon, tu verras bien toi-même le moment venu.

Voici, ici devant, la carcasse d'un véhicule en préparation, les sièges sont déjà montés, il n'y en a que deux, le conducteur nommé pilote, non pas chauffeur, s'assoit devant, mon cher Rip van Winkle, et derrière le passager, l'officier d'observation car ces machines sont fabriquées pour l'armée, pour le service de renseignements.

Rip van Winkle acquiesce poliment, mais il paraît troublé. Qu'y a-t-il Rip van Winkle, mon ami ? Ne sois pas gêné devant Monsieur l'ingénieur. Tu trouves cette carcasse un peu bizarre, trop légère, montée en barreaux de bois tendre et recouverte de toile – tu te demandes si on ne se moque pas de toi ici, toi qui n'es tout de même pas novice en sciences techniques. D'accord, tu veux bien croire que c'est un véhicule d'un nouveau type, mais que viennent faire ici ces baguettes, fils de fer, rafistolages de toile, toute cette boîte chétive en longueur que l'on soulève à la force des bras ? Tu te demandes s'il n'y a pas un malentendu, n'est-ce pas que c'est une usine de jouets et avec ces baguettes, bâtonnets, ficelles vertes et rouges, on fabrique quelque nouveau jeu de société à la mode pour enfants en vacances ? Ce doit être ça, évidemment, d'autant plus que là-bas au pied du mur de gigantesques voiles de toile blanche s'entassent, il suffit de les fixer sur la légère carcasse et ça doit servir à des spectacles très amusants sur les plages du Balaton si le vent se prend dedans : les enfants s'y accrochent et crient. Mais attention, il faudra bien l'attacher à la rive car un objet aussi léger est vite brisé par le vent ou les vagues.

Non, Rip van Winkle, ce n'est pas un jouet. Tu as bien entendu Monsieur l'ingénieur qui disait tantôt que l'usine va en livrer une trentaine à l'armée ; et puis ce moteur lourd et cher servira tout de même à tracter cet étrange véhicule. Tu as bien remarqué les voiles au pied du mur : elles seront vraiment montées sur cette carcasse, deux plus grandes en haut et deux plus petites en dessous. Devant le nez du moteur on montera cette espèce de vis de bois courbe, si le moteur démarre, la vis se mettra à agiter l'air. Ne t'inquiète pas pour ces deux roues en dessous que tu trouves trop petites, ces roues ne joueront pas un rôle aussi important que tu pourrais le penser. Écoute Monsieur l'ingénieur, il connaît son affaire mieux que moi, tout a été fabriqué ici, jusqu'au dernier clou selon ses plans et le mécanisme qui te paraît si ludique et si enfantin sera monté sous son contrôle. Il ne quitte pas l'atelier depuis de longs mois, les machines se préparent l'une après l'autre et dès qu'il y en a une de prête, il la fait tracter sur la prairie de Rákos, il monte dessus, la démarre, l'emmène à Vienne et la livre à l'armée. L'armée en prend livraison, donne un reçu, Monsieur l'ingénieur monte dans le train et revient pour fabriquer la machine suivante. Quand cette dernière est prête, il se rend à Rákos et le transport recommence.

Tu ne dis rien, Rip van Winkle, mais je vois que tu trouves cela étrange. Pourquoi l'ingénieur emmène-t-il la voiture lui-même à Vienne… ? Ce doit être une petite usine bien pauvre. N'importe quel chauffeur pourrait faire l'affaire, même si on le nomme autrement. Qu'est-ce que cette fabrique dont le responsable technique doit se charger personnellement des livraisons ?

Attends, Rip van Winkle, chaque chose en son temps. La dernière machine a justement été achevée ce midi, elle se trouve dans ce coin, les voiles sont déjà montées. Elle va être transportée à Rákos où Monsieur l'ingénieur montera à bord à cinq heures pour partir à Vienne. Si tu veux nous accompagnerons l'ingénieur à Rákos et s'il n'a pas d'objection nous irons avec lui jusqu'à Vienne, nous nous ferons tout petits à deux sur le siège arrière, d'ailleurs tu as bien maigri pendant ton sommeil de dix ans. D'ici là il a encore des choses à faire ici, prenons congé, remercions-le pour la visite, montons dans le tram, il prendra sa voiture plus tard, il y sera encore plus tôt que nous.

Chemin faisant tu pourras me dire ce que tu en penses. Tu parais surpris, mais pas plus que ça. Oui, ça y est, tu comprends, tu penses qu'il s'agit d'une voiture d'un type nouveau, d'une sorte de voiture à voiles, ça paraît intéressant mais tu ne vois pas en quoi ce serait plus perfectionné que celles d'avant. Ce qu'il faut penser de cet ingénieur Wittmann ? Il est sympathique, il a l'air d'un brave jeune homme sérieux qui connaît bien son métier, par ailleurs il ressemble aux ingénieurs en général : il bricole des machines et des boulons, il n'y a guère autre chose qui l'intéresse, sinon prendre un verre le soir au café avec des collègues, il se couche de bonne heure et se lève tôt pour aller à l'usine. Tu ne remarques en lui rien de particulier, tu ne comprends même pas ma question.

Bien, Rip van Winkle, c'est entendu, au demeurant nous voici arrivés à Rákos. Et tiens, c'est vrai, Monsieur l'ingénieur nous a précédés : nous voici, Monsieur l'Ingénieur ! Non, là-bas ce ne sont pas des silos, Rip van Winkle, ce sont, comment dire, des garages pour le véhicule que tu as appelé voiture à voiles.

Celui sur lequel nous allons monter a déjà été sorti, tu vois, il nous attend au milieu du champ. Ses voiles blanches tendues brillent au soleil. Mais oui, Rip van Winkle, tu as raison de dire qu'il ressemble étrangement à une libellule ou un oiseau. Elle est originale ta comparaison, Rip van Winkle, personne n'y a pensé jusqu'ici. Tu n'as qu'à l'écrire dans un journal, ça te fera un bon papier. Pour le moment, approchons, allons le voir de plus près.

Monsieur l'ingénieur est déjà assis là-haut sur le siège du pilote. Il fume un cigare, une casquette de cuir sur la tête, des lunettes sur le nez. Enfile ce blouson de peau d'agneau, il fera froid pendant le trajet. Va, grimpe sur le siège, Rip van Winkle, même si tu penses qu'un véhicule moderne pourrait tout de même avoir un marchepied plus confortable. Ça ne fait rien, assieds-toi et attache-toi bien.

Pour quoi faire ? Comme ça… Attends, je m'assois à côté de toi.

Alors, cette nouvelle voiture te plaît-elle, Rip van Winkle ? Elle a une forme bizarre, c'est juste, mais tu verras, elle atteindra une vitesse de cent trente kilomètres à l'heure. Tu crains que ces petites roues fragiles souffrent sur les cahots du sol ? Ne crains rien, voilà, le moteur a été mis en route, le piston vrombit, tiens-toi bien, on démarre.

Tiens… C’est curieux… Il court drôlement vite sur les mottes de terre… N’est-ce pas, Rip van Winkle ?

Eh bien… Que se passe-t-il… Cette vitesse n'est-elle pas excessive… Eh bien… C’est le vent… Le vent nous emporte… Ce n'est plus une plaisanterie… Seigneur Jésus… Que s'est-il passé… C’en est fini de nous… Monsieur l'Ingénieur… Mon Dieu… Monsieur l'Ingénieur… Que s'est-il passé… Avons-nous explosé ?… Mais nous… Mais nous… Mais nous volons, dans l'air… Aïe, aïe !…

Tiens-toi tranquille, Rip van Winkle. Ne t'agrippe pas à moi, il n'y a pas de danger. Évidemment nous sommes en l'air… Qu'y a-t-il, déjà tu ne sais plus où donner de la tête ? On n'est qu'à une cinquantaine de mètres d'altitude… Regarde les hangars là-bas… Le champ de Rákos, comme il est grand !…

Eh oui, nous montons… D’ici cinq minutes on sera à mille deux cents ou mille quatre cents mètres d'altitude, tu pourras te retourner, tu verras Budapest d'en haut, telle que tu la connais sur une carte. Le Danube est un beau ruban bleu, il coule là-bas, regarde, allons, cesse de trembler. Bien sûr, d'ici on ne voit plus guère les gens, nous sommes à environ huit cents mètres, mais si tu te forces, tu peux quand même distinguer des petits points noirs qui se traînent péniblement à une lenteur infinie tels des insectes écrasés : ce sont les gens.

Komárom t'intéresse plus que Budapest ? En une demi-heure nous serons au-dessus, puis on bifurquera et tu verras les gorges de la Vág de deux mille mètres d'altitude… Dans deux heures nous atterrirons à Vienne… Nous aurons le temps de prendre un goûter, tu n'as pas faim ? Le soir nous ferons un saut au café-concert.

Qu'est-ce que tu marmonnes ? Tu veux savoir… Qui est cet homme… Devant nous… Dont la visière de sa casquette de cuir est baissée, ses mains manipulent des manettes de cuivre, il fixe attentivement la machine, puis il jette un coup d'œil sur les ailes quand une saute de vent a l'air d'attaquer, pour l'éviter : calmement il tourne un tourillon, le bord des ailes s'incline, l'appareil se redresse… Il touche une autre manette… Nous prenons subitement de la hauteur… Qui est donc cet homme… Est-ce le diable, est-ce un ange… Qui nous emmène entre les nuages, qui tient notre vie entre ses mains ?

Tu parais troublé, Rip van Winkle ! Mais rassure-toi, cet ingénieur est Wittmann, le responsable technique de l'usine d'avions, tu peux lui faire confiance, il a déjà essayé une bonne centaine d'avions. Tu l'as très bien décrit tout à l'heure : brave jeune homme sérieux, il maîtrise magnifiquement son métier, par ailleurs il ressemble aux autres ingénieurs… Il bricole des machines et des boulons… Le soir il entre dans un café… Il cause un peu… Il se couche de bonne heure… C'est absolument vrai… Je me suis assis l'autre jour près de lui pour un café… Il m'a expliqué que, quand la guerre sera finie, il aimerait construire une autre machine car, dès que son temps le lui permettra, il aimerait traverser l'Océan Atlantique.

 

Suite du recueil

 



[1] Personnage d’une nouvelle de Washington Irving