Frigyes Karinthy "Voyage autour de mon crâne"

<             Amerigo Toth - Karinthy                                     KF_d                            >

Les Gyula tiennent conseil

 

Et pendant qu’en bas, dans la pénombre du hall du sanatorium, ainsi qu’au dedans, dans l’obscurité du crâne, le destin est à l’œuvre, lent et tenace, au dehors se met en mouvement pour de courts instants cette chose merveilleuse dont nous n’avons que des connaissances indirectes, pleines de lacunes, et dont chaque être humain est un unique centre et une unique certitude, le frémissant Monde Extérieur en mystérieuse transformation.

Au-dedans il se passe quelque chose entre les parois osseuses. En quoi cela consiste-t-il ? Je suis le dernier à le savoir et d’autres ne font que le pressentir. Là, quelque part, dans cette substance semblable au latex pâteux, dont la forme rappelle étrangement, c’est presque un avertissement, un cerneau de noix (on y retrouve même gravés les sillons sinueux) et sa couleur est également blanc jaunâtre comme celle de la noix fraîche. Un processus quelconque se met en branle en un endroit. Pour le moment il est impossible de savoir où : à l’intérieur, le long de la séparation nette des hémisphères, ou bien en bas, sur le fond plat du cerveau auquel pend la minuscule glande qui gouverne la croissance et le caractère sexuel. Ce peut être devant, à l’intérieur du cortex, dans la matière grise. Ce peut être derrière, sur une moitié du cervelet, mais ce peut être aussi plus bas, vers le myélencéphale. Une petite induration congénitale, telle une petite tache sur une graine, elle n’a jamais causé d’ennuis, et maintenant, au-delà du midi de ma vie, elle se met brusquement à grandir. Ou encore une petite membrane qui, de façon inattendue, se met à gonfler, enfle pour devenir bulle et se remplit sans cesse d’un liquide sorti de quelque part, elle grandit, elle se dilate, elle exige plus de place, elle comprime le reste. Ou bien un petit vaisseau est tordu, le sang n’arrive pas à passer, il coagule, forme un caillot qui grandit ; deux vaisseaux qui jusque-là couraient parallèlement dans un long tuyau, maintenant se joignent et déversent leur contenu l’un dans l’autre. La chose, ça lui est égal où elle commence, où elle s’accroche, mais pas à moi. Pour elle il ne s’agit que de tissus, de substances, ce qui compte c’est d’être mieux ou moins bien structurée que son environnement. Vu de mon côté il s’agit d’un passionnant jeu de hasard, il s’agit de savoir dans quelle encoche de la roulette s’arrêtera la bille. Parce que tous ces tissus forment collectivement ce que j’appelle «  moi » : l’un pense et parle, l’autre calcule, le troisième imagine, le quatrième désire et souffre, le cinquième rêve et remémore, le sixième s’imbibe d’ivresse et chasse la douleur.

Mais ils sont tous des connaissances. Et aucun ne saisit directement, sous forme de peine et plaisir, ce qui se passe là-bas, dans l’Inconnu.

L’Invraisemblable et le Fantastique ne savent pas eux non plus que quelque chose est en train de se produire qui les concerne : que le petit chaînon qui s’est fendu quelque part se prépare à tomber et que cet extrêmement minuscule tressaillement a mis en branle la longue chaîne tout entière à laquelle il appartient, ainsi une petite étincelle électrique peut faire trembler autour d’elle le Globe et l’univers.

Et la chaîne résiste, sans le savoir ni même le vouloir, à cette solution de continuité. La vie en quête de formes, la même qui éteint des vies pour vivre, maintenant proteste dans sa totalité contre la difforme intrusion extérieure – apparemment elle a quand même besoin de moi, minuscule cellule, elle ne se laisse pas faire facilement. L’espèce, plutôt que dévorer l’individu, le défend, plaide en faveur de celui qui l’a si souvent défendue.

Mais l’intention ne devient consciente que chez certains.

 

Le matin un ouvrier morose marche de Zugliget vers la ville. L’enfant a de la fièvre ce matin, il a mal à la gorge, il pleurniche. Tu passes à la clinique des enfants, l’asticote sa femme, de toute façon c’est sur ta route, tu leur demandes quand je pourrai l’amener demain.

Il y va en traînant les pieds, ce serait pourtant mieux de faire un saut à la buvette, mais que faire une fois qu’on a engendré ce gosse ?... Qui en avait besoin ? Il n’a pas suffi de l’épouser ? Voilà le résultat, on se retrouve harcelé… Il grommelle, mécontent, sur le banc en bois du dispensaire, un marmot braille, le bras en écharpe, ça fait mal au cœur – devant le médecin bien bâti, bien rasé, l’air sérieux, il se présente angoissé, respectueux. Et vous, qu’y a-t-il pour vous, jeune homme ?... Monsieur le Professeur, l’enfant… D’accord, où il est cet enfant ?... Je ne l’ai pas amené, sa mère l’amènera demain si vous pensez que… Qu’est-ce que je suis, moi ? Un télescope ou un médecin ? Rentrez tout de suite chez vous et revenez avec l’enfant… Où vous dites que vous habitez ? À Zugli… hum… bon, attendez, j’y passerai cet après-midi… Au revoir, la personne suivante.

 

À la fin des consultations il quitte le dispensaire et se dirige vers les chambres des malades, il esquisse un sourire en marchant. Ils sont fous ces pauvres, cet ouvrier par exemple – qu’a dit déjà cet autre avec sa « machine-suiveuse » ? Dommage, j’aurais dû le noter pour pouvoir le rapporter à Frici Karinthy… c’est juste, heureusement que j’y pense, je dois absolument passer le voir – à six heures, en me rendant à Zugliget, je m’arrêterai un instant devant le Café Central, c’est là qu’on le voit d’habitude… Il n’y est sûrement pas, il a quelque chose qui ne va pas… Gyula m’en a touché un mot… j’espère vraiment que ça se révélera faux… Je vais passer un coup de fil à Gyula, il devrait avoir des résultats… S’il vous plaît, Mademoiselle, le téléphone… Gyula ? C’est Géza… je viens aux nouvelles pour le dossier de Karinthy… Oui… oui… oui… ah bon ? Hum, ça a l’air sérieux. Comment ? Tu voulais justement m’appeler ?... Qui ? Vous vous rencontrez où ?... Je comprends… Disons à quatre heures et demie… Je voulais lui rendre visite aujourd’hui… Il est donc au Mont Souabe, tu fais bien de me le dire… mais à quatre heures et demie je serai avec vous… ça alors, qui l’aurait cru, il n’a jamais été malade… Salut, merci.

 

Avenue Andrássy, un commerçant se met à la porte de sa boutique, il cause avec son beau-frère. Les affaires marchent mal, quel monde, écoute ! Cette cravate en laine, c’était une affaire en or, elle ne se vend plus… Même cet écrivain avait l’intention d’en acheter une demi-douzaine… je ne le vois plus, ça fait deux mois, on dit que sa tête a enflé… Ça ne m’étonne pas par les temps qui courent.

 

L’autocar de Vienne part à une heure et demie. Un couple se fait des adieux, dépêche-toi mon petit, tu ne peux pas parler ? Quoi ? Cet avion anglais, il vole vraiment trop bas, ils tentent le diable, ces imbéciles de pilotes, regarde, on dirait qu’il frôle le toit de la maison… Ah oui, n’oublie pas de passer un coup de fil à Aranka, à la clinique… Sur Frici ? Ben, tu lui diras qu’il vaudrait peut-être mieux de… ou plutôt ne dis rien, apparemment elle n’est pas encore au courant – ou plutôt, suggère-lui prudemment de m’appeler, moi… bon, au revoir Olga… au revoir, Jenő, sois sage…

 

Les usines Krupp travaillent depuis six heures ce matin – ils ont entamé la fabrication du nouveau type de mitrailleuse pour avion.

Mais quelque part, à Helsingfors, un technicien élabore un nouvel outil, il est tout en sueur – une commande d’un célèbre neurochirurgien, une modification qui a l’air insignifiante, mais c’est une innovation… Depuis des années, ce professeur se spécialise exclusivement dans les opérations du cerveau, cette branche a beaucoup progressé depuis les succès du pionnier américain. Bref, ce professeur a eu l’idée que le bistouri pourrait bouger, pivoter sur son manche, on pourrait plus facilement le courber, le faire passer sous le cervelet, sans avoir à le retirer, c’est très important… Il a eu l’idée d’une intervention d’un nouveau type, qui n’a jamais été pratiquée… le bistouri serait tranchant tout au long de la lame, pas seulement sur la pointe – et puis fin, il pourrait passer entre les pinces hémostatiques… le technicien travaille assidûment, sous le sifflement monotone de la meule, il aiguise le bistouri, à la musique de la meule, le bistouri se fait de plus en plus tranchant.

 

Tu as entendu ce qui arrive à F.K. ? Oui, enfin, j’ai bien entendu qu’il aurait une… Qu’il est tout simplement foutu… Ne dis pas des choses aussi horribles ! C’est affreux, une chose pareille… Et il poursuit son chemin, ses pas deviennent plus souples, plus dynamiques, il sifflote, tout en hochant la tête… Encore un qui va partir, sifflote-t-il distraitement… D’un autre côté c’est une grande chance, on pourrait essayer de caser D. à sa place au journal – ce n’est pas bête, je vais en dire un mot à V. Je dirai aussi qu’il envoie quelque chose à ce pauvre K., il ne doit pas être en état de travailler.

 

Le délicat poète lyrique descend seul, rêvassant, l’étroite rue de Buda… Il a lu quelque chose à mon sujet, il y pense, il est profondément ému, il ressasse ses souvenirs. Il revoit ses rencontres avec moi… Des larmes lui montent aux yeux, rencontre des grands sentiments… oui, c’était très beau… il faudrait… il faudrait écrire cela quelque part… c’est grandiose, on pourrait difficilement trouver mieux comme nécrologie, aussitôt après sa mort je le passerai à la Revue… le pauvre garçon… oui ce sera très bien ainsi, pour démarrer, une citation de sa propre nouvelle, le petit garçon qui grimpe au sommet d’une montagne de cageots pour y sortir de sous son maillot le violon de son enfance… et à cet instant l’échafaudage s’écroule… Hou, mais c’est magnifique ! Splendide ! Et c’est une trouvaille pour une nécrologie, un symbole de toute la vie… Et le poète sombre dans la sensiblerie.

 

C’est ainsi que se répand la vague dans l’espace, mais est-ce seulement dans l’espace ? Est-ce que le rayon de cette sphère ne revient pas à son point de départ dans le temps également ?

Les quatre têtes d’hommes sérieux, là-bas, dans un coin solitaire du café silencieux à la tête du pont, ne ressurgissent-elles pas du fond de milliers d’années ? Ne sont-elles pas l’assemblée des quatre gyulas qui se réunissaient en conseil la veille des batailles décisives pour élaborer la stratégie utile au chef de guerre, afin de sortir victorieux du combat ou tout au moins de sauver sa peau ? Ils tiennent compte des chamans et des guérisseurs, ils triturent avec sérieux les viscères des animaux où se cache sûrement le verbe de l’avenir...

Deux d’entre eux se prénomment effectivement Gyula, Gyula le Distrait et Gyula le Pertinent, les chers hommes – l’un a toujours l’air d’être un peu ailleurs, il écoute et il parle, mais ne cesse de tourner la tête – qui sait à quoi il peut penser ? L’autre, immobile, la tête baissée, les lèvres étroites serrées, affronte le Problème Posé tel le taureau résolu de la Pensée Pertinente, problème qui est probablement écrit en lettres invisibles et posé devant lui sur la table, toujours présent et toujours à sa place, investissant l’énergie juste nécessaire pour le résoudre, pas une once de plus, ni de moins. Géza est là aussi, dans son complet gris habituel, il a entre-temps ausculté l’enfant de l’ouvrier, demain il aura achevé son étude sur les conditions de la croissance osseuse chez l’enfant. Il est le plus silencieux, il écoute en redressant les paupières, il a très sommeil mais ne s’endort pas – il intervient rarement, avec des mots doux et prudents, il avale souvent les voyelles, il les économise pour consacrer son énergie à des choses plus importantes. Pour dire « nourrisson », il dit « nrisson ». (Mais cette fois il ne s’agit pas de « nrisson » mais de « crveau ».) Et enfin Endre M., chirurgien génial, un homme grand, élégant, affichant une supériorité pleine d’esprit, presque mondaine et beaucoup d’ironie. Après un départ fulgurant de sa carrière, il a abandonné les ambitions de la jeunesse et progresse maintenant à un rythme régulier vers un vrai travail d’homme. Il a beaucoup roulé sa bosse et s’il est ici aujourd’hui, c’est parce qu’à Boston il a été disciple du professeur mentionné plus haut, celui qui a donné un nouvel élan à la chirurgie du cerveau.

Le conseil bat son plein. Gyula le Distrait tourne la tête, il réfléchit. Gyula le Pertinent feuillette sur la table les résultats réunis dès hier et numérotés avec précision. La radiographie du cerveau, les résultats oculaires, les rapports du service de médecine interne sont là – il n’y a pas encore de diagnostic définitif, mais pour l’essentiel tous les avis concordent, hélas.

Il s’agit de mon cerveau, et encore de mon cerveau. Pas un seul mot de moi. Ces quatre hommes réunis, tels qu’ils sont assis là, tous les quatre m’aiment et je les aime aussi, l’un d’eux m’aime avec une tendre fraternité, ce qui est plus que de la considération ou de l’estime, c’est une attirance en retour et non analysable. Il n’y en a pas un parmi eux dont la compassion ne serait pas plus à mes yeux qu’une admiration juvénile – et pourtant, si je les voyais comme ça ensemble, je risquerais de mal comprendre, j’attendrais davantage d’eux qu’une pudeur virile qui leur interdit toute manifestation de sensiblerie. Un non initié pourrait croire qu’ils ne connaissent pas personnellement le malade qui les réunit en consultation pour qu’ils décident de son sort, d’eux-mêmes, sans qu’on les ait conviés, à l’insu du patient, de leur propre chef. Gyula le Distrait n’intervient que sur des points de détail, en soupirant, au conditionnel, comme prêt à reprendre chaque mot sur une première opposition. Son « humble avis » flotte au-dessus du sujet comme une triste bise du soir au-dessus d’un champ automnal. Gyula le Pertinent est glacialement courtois et ferme. Géza Nrisson acquiesce fréquemment de la tête et produit d’énormes efforts pour ne pas s’endormir. Le chirurgien émérite et suffisant mène le débat, cite des exemples, puise dans sa large expérience. Il sait déjà ce qu’il va recommander dans un instant, dès qu’on aura posé le diagnostic dont le résultat ne lui laisse aucun doute.

- Donc, Messieurs, si j’ai bien compris, nous venons de décider de vérifier les sérieux résultats de la médecine interne et de les compléter d’un diagnostic neurologique approfondi ; une fois que nous les considérerons comme définitifs, nous pourrons arrêter la conduite à tenir. Malheureusement j’ai bien l’impression qu’il sera nécessaire d’intervenir, et qui plus est, sans attendre. La détérioration fulgurante de la papille ne promet rien de bon. J’aurai une proposition…

- Il reste les aspects financiers…, soupire Gyula le Distrait, y aura-t-il suffisamment d’argent pour…

- Cette deuxième question, coupe brièvement Gyula le Pertinent, ne devra être posée qu’une fois réglée la première question.

- Oui, d’accord… et l’examen neurologique… Devrons-nous l’envoyer encore une fois chez R. ?...

- Ça lui répugne, il ne l’aime pas. Il s’entête, on ne comprend pas pourquoi.

- Oui, c’est assez fréquent…D’ailleurs un examen clinique vaudrait mieux… Ne pourrait-on pas…

- Je crois savoir que sa femme se trouve à Vienne, à la clinique Wagner-Jauregg… Ne serait-il pas plus simple qu’il aille directement là-bas ?

- Si, absolument, c’est très juste, cette clinique est très bien équipée… et P. a un excellent diagnostic. Alors, es-tu d’accord que je passe cet après-midi au Sanatorium et que je lui explique prudemment que c’est la meilleure solution… ?

La question est hésitante, elle s’adresse à Gyula le Pertinent. Au-dessus du regard visant fermement le texte invisible, des sourcils épais, droits, froncés, comme autant de traits pour souligner les mots les plus importants de la phrase. Il ne répond pas, cela signifie chez lui qu’il cherche une meilleure solution. Au bout de quelques minutes il dit :

- Il vaut mieux que j’y aille moi-même, il vaut mieux l’avertir carrément. Il n’y a pas lieu de tergiverser.

Et en effet c’est lui qui apparaît l’après-midi même dans la pénombre du hall où nous sommes trois, assis en train de discuter : je me délecte du débat de deux splendides comédiennes à succès, une ingénue et une héroïne dramatique. Toutes deux sont jeunes, mais l’ingénue s’adresse avec respect et admiration à l’héroïne comme une élève du conservatoire à une vieille tragédienne. L’héroïne en suffoque d’indignation.

- Oh, Gyula, quelle surprise, je suis ravi de… Viens par là près de moi…

Il m’écoute longtemps, tête baissée, faire la causette. Brusquement il se tourne vers moi.

- Dis-moi… je pars demain matin en voiture, je prends une dizaine de jours pour me reposer à la campagne... Viendrais-tu avec moi ?

J’éclate de rire.

- Tu crois que ce serait bien ? C’est pour ça que tu es venu ?

Je le vois perdre pied pour la première fois de ma vie. Il paraît même fâché.

- Évidemment, ce serait le mieux… envoie donc tout au diable ! Tu dois te reposer, ne penser à rien, ne voir personne pendant un temps, éviter les gens, les discussions.

Le soir éclate la brutale sonnerie du téléphone interurbain. Un appel de Vienne.

Les paroles de Madame jaillissent du combiné avec élan, à un débit surchauffé.

- Jésus Marie… Qu’est-ce qui vous est arrivé ?... Je viens de parler avec Jenő… Vous avez une stase papillaire et vous ne m’en parlez même pas ? Je prends le train dans une heure, j’arrive à Pest à l’aube… Comment on peut me faire ça ?... Comment on peut être comme vous ?... Ça fait quinze jours que vous le savez et vous n’avez pas idée de me…

- Pardon, les trois minutes… - annonce le standard.

 

À l’aube Madame s’amène dare-dare.

 

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