Frigyes Karinthy : Nouvelles parues dans la presse

  

 

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REPORTAGE ESTIVAL

À Mirreul-Irjack les Bains, juillet 1912

(Le journaliste y passe des vacances)

C’est une minuscule ville d’eaux ici, près de Berlin, mais déjà assez près de Paris. L’esprit gaulois et l’esprit germanique s’étreignent ici, à l’ombre de la triple-alliance de fer que l’on forge là-bas, à Pétersbourg. Il fait chaud, il fait énormément chaud, ce qui peut et même probablement doit être attribué à une élévation de la température. Une élévation ! Le soleil s’élève là-bas au-dessus des montagnes – ce poème magnifique, ce poème ardent, bruni par le soleil, ce poème oh-là-là qu’il fait chaud, a été écrit par Madame Pókai, sorte de Pál Gyulai[1], qui l’a écrit ; nous l’avons déjà signalé dans notre précédent numéro. Une cousine dudit Pál Gyulai vit actuellement ici à Amsterdam où nous l’avons retrouvée pour mener avec elle la conversation qui suit. Oh-là-là !...

- Êtes-vous satisfait de l’environnement ? – lui avons-nous demandé, et nous avons dégrafé un unique col qui nous restait encore.

- Oh, tout est splendide, Budapest est la plus belle ville de l’Europe, j’ai été enchanté ! – répondit le général. Puis il m’a demandé de publier que le lendemain il jouerait à un prix réduit.

- Certainement, Madame – ai-je répondu, et je lui ai pincé le menton. Sa Majesté a bien voulu prendre congé de moi, puis elle s’est adressée à son premier aide de camp, le comte de Paar et lui a demandé si la récolte est bonne en Hongrie cette année. Putain de récolte, il fait un peu chaud.

Mais ici ce sont les arbres mandragores qui fleurissent dans le parc et à Berlin on ne parle actuellement que du professeur Döderlein[2], héros de la fécondation artificielle. Nous avons eu l’occasion de rendre visite à l’éminent fécondateur dans son petit laboratoire près de New York. Son labo tout entier était fécondé, une femme de ménage lavait par terre, elle a poussé un cri de frayeur quand elle nous a vus, tellement il faisait chaud.

Nous avons posé notre question en ces termes :

- Que pensez-vous de la performance des Hongrois à Stockholm ?

Caruso réfléchit, puis s’exprima :

- Je crois bien que dans l’œuvre de Pál Gyulai que vous avez évoquée il ne peut plus être question de fécondation, vu qu’il s’agit de sa cousine parce que dans ce cas la loi s’y opposerait.

Ce qui est vrai est vrai, la loi interdit chez nous pour le moment le mariage entre cousines. La sentence est exécutoire, le procureur n’a pas fait appel. Mais cela n’a fait qu’augmenter l’intolérable canicule, en conséquence de laquelle quarante personnes et six chevaux s’amoncelèrent dans les rues de Chicago et le code de procédure pénal militaire, lui, n’aurait pas un seul mot à dire là-dessus ? On tient à garder sa sinécure ! On veut y faire son pot-au-feu chaque jour au service du gouvernement ! C’est du propre !

Mais les arbres mandragores fleurissent, fleurissent toujours… et il en émane un doux parfum sous la plante des pieds des promeneurs… Le soir une brise de fraîcheur flétrit entre les arbres vert sombre de l’allée, et Guillaume II, l’empereur des Allemands, se balade en bras de chemise sous les feuillages de l’Unter den Linden et interpelle les passants : « Comment allez-vous, Monsieur Samuel ? » ou « Fi ! Donnez-moi un mouchoir, on crève de chaud, nom d’un chien ! ». Nous avons eu l’occasion d’échanger quelques mots avec lui à la minute où il sortait, veillant à la propreté, et arrangeant son habit avant de sortir.

- Le supporterai-je ? – murmura sa Majesté en souriant. – Bien sûr que je le supporterai, je ne peux pas me permettre de fondre. Au demeurant je trouve que l’essai de Pál Gyulai sur l’élévation artificielle de la température colle très bien à la tessiture de Caruso.

Il serra nos mains à tous et le maton nous conduisit dans la cour de la prison. Oh, ces apaches ! Ces apaches parisiens !

Mais nous nous sommes un peu écartés de notre sujet.

Il s’agissait donc, n’est-ce pas, de cette femme étrange qui est venue au monde avec deux têtes. Par-dessus le marché, les savants ont constaté que les deux têtes sont complètement séparées, nullement attachées, elles possèdent deux cous, deux paires d’épaules, un tronc complété d’une paire de bras et d’une paire de jambes pour chacune. Et aucun de ces organes ne se touche nulle part. Ils sont tous séparés. Tout à fait séparés. Ces têtes ne se connaissent même pas. L’une vit ici à Berlin et l’autre à Hambourg. Et ceci depuis leur naissance. Incroyable !

Suants et haletants, nous regagnons la rue. Des ruisseaux de sueur dégoulinent. De plus en plus abondamment, si bien que cela inonde la chaussée et s’écoule jusqu’au fleuve. Ça devient une mer. Nous ramons, ramons, jusqu’à ce que soudain il sorte sa tête de l’eau, saute sur moi et m’étreigne dans son bonheur :

- Me voici ! Me voici !

Je l’ai aussitôt reconnu ! Mais c’est vrai, c’est de ça que je voulais vous parler ! Grâce à Dieu, ça m’est revenu : Près du môle à Fiume ce matin, non loin des baigneurs, les pécheurs aperçurent un requin qui…[3]

 

Borsszem Jankó, 4 août 1912.

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[1] Pál Gyulai (1826-1909). Critique littéraire sévère et mauvais poète.

[2] Albert Döderlein (1860-1941). Gynécologue allemand.

[3] Le requin de Fiume, équivalent du serpent de mer