Frigyes
Karinthy : Nouvelles parues dans la presse
EXTINCTION DES FEUX DE BIVOUAC
Crépuscule
des guetteurs de miracle
epuis la barque de Noé de
la paix, à bord de laquelle douze apôtres militent pour
l’idée de plus en plus impopulaire qu’être pacifiste
ne signifie pas aspirer à une paix arrachée par la guerre, mais
empêcher la guerre – de ce navire en train de couler des
fusées de plus en plus pâles partent vers l’amas de nuages
de plus en plus dense. Ce ne sont plus des SOS, mais des rapports sur la
situation.
Et dans ces rapports on ne voit plus de
confiance en l’omnipuissance de l’Esprit. Ce pauvre Tolstoï
enthousiaste a été le dernier à croire que la voix de la
vérité surmonte le murmure des canons –
« Arrêtez-vous ! » – a-t-il
hurlé, les bras levés, au milieu de l’orage, avec
l’optimisme inébranlable de la bonne volonté qui
déplace les montagnes. Ses descendants et ses disciples ne se sentent pas
même la force de détourner le moindre vent qui s’élève
– ils se métamorphosent de colombe de la paix en farouche
oiseau de malheur, plutôt que d’une couronne d’épine
apostolique ils se contentent du rôle plus confortable de vaticinateur.
*
H. G. Wells déclare avec
des haussements d’épaules résignés que pour sa part
il considère que sa vie a été plutôt ratée.
Cela fait dix ans qu’il lutte pour la paix dans chacune de ses pages, il
a travaillé dix heures par jour, il a cessé d’écrire
des belles lettres, lesquelles « auraient pu lui garantir
l’honneur durable d’un bon écrivain amuseur de second
rang » (sic !). Alors qu’ainsi on lui a collé le
stigmate infamant de propagandiste,
on écoute soupçonneusement chacun de ses mots, et
désormais « même si j’écrivais un chant du
rossignol, on le prendrait pour de la propagande ». Pourtant il
aurait mieux fait de fredonner des chants de rossignol, il aurait au moins pu
faire taire ses auditeurs pour quelques minutes, alors qu’en dix ans de
travail assidu il n’a pas pu obtenir qu’on fabrique une unique
cartouche en moins, et il est douteux qu’il puisse repousser d’une
seule seconde l’éclatement de la catastrophe. (Par ailleurs Wells
remarque aussi ce que j’ai démontré à plusieurs
reprises, qu’il arrive à l’art pacifiste
démonstratif, aux pièces de théâtre, aux films
contre la guerre, et aux romans de guerre horrifiants, de se retourner contre
leur objet.)
*
Romain Rolland, lui, dans ses
manières en partie onctueuses, en partie pédantes se
réfère à des "causes psychiques" lorsque,
justement dans sa vision sombre de l’avenir, il renonce à clamer
les conditions de l’objectif souhaité pour expliciter plutôt
les causes,. Il parle du « désir fou
de mort de l’humanité » qui doit immanquablement se
défouler. Donc, résignons-nous, ce sera une guerre horrible, elle
va décimer toute l’humanité, rejeter plusieurs
siècles en arrière les progrès de la culture et de la
civilisation, mais tout finira par s’arranger. (Cette paire de jumelles
inversée qu’il nous place entre les mains, va faire un peu
dérailler le temps, mais on peut s’y faire – il rapporte que
désormais nous nous souviendrons
du triste avenir familier, et
écrirons des utopies sur le lointain passé brillant.)
*
Et puisque nous ne parlons pas
d’objectif mais de cause : comme tant de fois, cette fois encore,
Chesterton dans son expression claire, souple et dure, son
interprétation paradoxale et surprenante mais d’un sens clair et
évident, met dans le mille, avec son article récent. Après
l’avoir lu, nous percevons l’impression concernant les autres déclarations que la
métaphysique est une bien belle chose, mais quant à ses causes,
quant à savoir pourquoi cette génération court vraiment
vers la guerre, il est inutile d’en chercher les causes dans le vieux
désir de mort de l’humanité, dans les lois de
l’évolution divisée en périodes, dans les résultantes
fatales de lignes de force et d’effets réciproques.
Pour lui, la cause est simplement à
chercher en ce que cette génération est, non seulement par
rapport à l’avenir imaginé, mais aussi en comparaison avec
les générations précédentes que nous connaissons,
incroyablement et horriblement stupide, inculte et imbécile. En
dépit de la raison, de la
reconnaissance de la vérité, des "passions
mystérieuses et gigantesques" surestimées, elle serait bel
et bien apte à retenir l’Europe d’actions
écervelées, mais cette génération n’est apte
pas même à saisir les
preuves d’une vérité déjà reconnue et
servie pour elle, la déduction d’une
équation depuis longtemps résolue, il n’est même pas
question d’avoir à la résoudre. C’est une
génération de mauvais élèves, ce n’est pas la
peine de perdre son temps pour elle, qu’elle aille au diable,
qu’elle mange ce qu’elle a cuisiné. « Je pourrais
prouver, dit Chesterton, plus clair que le jour, que nos fils sont plus
imbéciles que n’étaient nos pères : et mon
affirmation n’est que mieux justifiée par le fait que le lecteur
contemporain n’écouterait même pas mon argumentaire
jusqu’au bout. » Et il ne l’écouterait pas
jusqu’au bout, non qu’il ne soit pas capable de le deviner de
lui-même, mais parce que ça l’ennuie – et ça ne
l’ennuie pas parce qu’il est ennuyeux, mais parce qu’il ne le
comprend pas. Le discours de la raison ne parle pas hottentot pour cette
génération – cette génération adore les
blagues mais déteste l’esprit. « Je reconnais que
Lloyd George parle d’une façon plus amusante que Cobden, mais
je le soupçonne d’être amusant non parce qu’il a plus
d’humour, mais parce que son public veut s’amuser. » Or
personne ne se rend compte que seul un homme spirituel est capable de s’amuser tout seul – celui
qu’il faut amuser n’est qu’un pauvre âne à
tête vide : c’est le secret du succès des amuseurs en
vogue – les ânes sont nombreux, le succès est grand. Une
erreur de notre temps ne serait pas grave, car on peut convaincre celui qui
s’est trompé – cela hélas ne vaut que pour celui qui
s’est trompé mais est néanmoins capable de suivre mon raisonnement. L’enfant
de notre époque est incapable même de ce travail intellectuel
primitif que la psychologie appelle concentration. « Il se contente
ainsi de s’amuser – mais il est aussi possible de s’amuser si
je m’endors au milieu de l’argumentaire, et je ne me
réveille qu’au moment où le conférencier dit une
bonne blague. » Nous sommes ainsi avec les slogans aussi.
« Une seule phrase a perduré de tout le programme politique
de Asquith : attendons et nous verrons – cela a suffi pour assurer
son immortalité. »
Nos pères ont admiré Darwin
et nos fils admirent Einstein – la différence est que sous
l’influence de Darwin nos pères se sont mis à
étudier la biologie afin de lutter pour ou contre lui – alors que
nos fils ne s’occupent pas de mathématique sous l’influence
d’Einstein. « En leurs temps ils parlaient de Darwin parce que
beaucoup de gens parlaient de darwinisme – en notre temps on parle
d’Einstein parce que beaucoup parlent d’Einstein. Darwin a mis la
biologie à la mode, mais Einstein n’a pas mis à la mode
l’astronomie. » « De nos jours je trouve de plus en
plus rarement un homme voulant me prouver quelque chose, et de plus en plus
souvent des gens qui m’assurent que la chose est prouvée. »
Et enfin : « il est possible que nos pères coupaient les
cheveux en quatre, mais au moins leur cerveau était un instrument apte
aux arguties. Et s’il est plus radical et plus simple de te faire assommer
par un gourdin que laisser couper en quatre un seul de tes cheveux, cette
opération n’est nullement la reconnaissance d’une meilleure
qualité de ta tête. »
*
Il est possible qu’il s’agisse
effectivement de débilité mentale – si ça doit aller
mal c’est parce que l’époque est si stupide qu’elle ne
sait pas faire la différence entre la guerre et la paix.
Hier soir j’ai feuilleté
Shakespeare (Conte d’hiver,
dans la belle nouvelle traduction de Kosztolányi). Pour la
première fois j’ai essayé de comprendre le style
shakespearien, au-delà de l’intérêt de la jouissance de la poésie, la dialectique shakespearienne, non pour le
plaisir du génie du poète, mais du point de vue de son contact
avec son public, en reconstituant à partir de cette dialectique le
public auquel il s’adressait.
Quelles pensées raffinées,
quelles structures compliquées de phrases, d’images et de mots,
pour étayer ces métaphores bien choisies, originales, pleinement
pertinentes – quelles acrobaties logiques et esthétiques,
cérébrales et sentimentales, intellectuelles et sensuelles, riches
en contenu comme en forme, de cette âme athlétique ! Mais ce
n’est pas le spectacle qui compte, bien plus l’exécution
– que d’expertise et de compétence sont nécessaires
pour que nous puissions jouir de
cette exécution pendant le déroulement du spectacle rapide comme
l’éclair ! Un homme ordinaire doit s’arrêter
même pendant la lecture, il doit stopper le déroulement de la
bobine, ralentir l’image, comme
celle du brillant chevalier, pour saisir la beauté du détail
– mais Shakespeare écrivait sur la scène, pour le public du
théâtre : quel public avait-il, pouvait-on compter que celui-ci
comprenne tout dans la projection originale, l’analyser et
l’apprécier dans le tempo de la diction théâtrale
fidèle à la vie ?
Il faut croire que ce public avait un
esprit légèrement plus rapide que celui
d’aujourd’hui.
*
Un miracle ?
Mais que pouvons-nous faire si y croient
seuls ceux à qui le miracle n’est plus d’aucune aide ?
Pesti
Napló, 26 octobre 1930.