Frigyes Karinthy : Nouvelles parues dans la presse

 

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LA DERNIÈRE PAGE DU DERNIER JOUR

Alors demain, vraiment…

Le calcul des astronomes s’est donc avéré juste…

Demain à midi tapant, l’événement prédit et observé depuis trois mois se produira : notre Terre traversera cette couche de météores dont la composition chimique, comme l’atteste le spectroscope, détruit en un cent millième de seconde et pour toujours toute vie et la possibilité de toute vie sur cette petite planète, qui continuera à tourner morte et vide dans l’espace sourd pendant des millions d’années…

On a coutume de parler de fin du monde – or cessera seulement l’agonie pitoyable d’un misérable petit astre… entraînant la disparition de l’humanité, cet infusoire surestimé…

La fin est arrivée un peu trop tôt. Si nous avions disposé d’encore un ou deux milliers d’années, nous aurions peut-être pu construire un vaisseau spatial, une sorte de barque de Noé moderne, qui nous aurait permis de déménager les spécimens représentatifs de la vie sur la Terre sur une planète habitable.

Cela ne s’est pas passé, et maintenant c’est trop tard.

Le rideau tombe. La représentation prend fin.

La revue Színházi Élet ne peut donc pas agir autrement que prendre congé de ses lecteurs. Étant donné que les abonnements courent toujours, il est de notre devoir de publier encore ce dernier numéro, et de rendre compte des événements.

Ensuite – adieu. Nous avons bien l’honneur. C’est fini. Aus ist. Salut.

 

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HISTOIRE DE L’HUMANITÉ

 

Compte rendu de la grande comédie

 

Succès. Succès confirmé. On ne peut pas encore savoir comment réagira le public des autres planètes, mais nous, nous avons apprécié cette tragicomédie à l’action intéressante, souvent excitante, par endroits un peu traînante, mais saisie d’une main de maître dans sa globalité… Déjà l’idée, planifiée par l’Auteur, est originale et percutante, même si les acteurs n’ont pas pleinement réussi à assumer les rôles difficiles.

La réalisation technique est vraiment un acte de bravoure et mérite toutes les louanges. Un réalisateur et un directeur ont rarement réussi un tel heureux mélange de film et de scène. L’idée de base avec sa modernité peut compter sur un succès complet, car elle apporte une innovation révolutionnaire dans l’art scénique et cinématographique. Imaginez que cette action multiple simultanée, l’œuvre ne la représente pas sur une scène tournante (malgré le fait que toute la scène et même la salle ne cessent de tourner continûment), mais d’une façon astucieuse ils projettent les actions simultanées à la fois, sur une surface sphérique, tout en jouant de plus les instants majeurs sur des tréteaux installés dans des protubérances plus profondes de la surface, sous forme de sketchs. De cette façon il devient possible de dérouler le texte infiniment riche en relativement peu de temps (cinquante à soixante mille années).

L’histoire elle-même rappelle fortement La Tragédie de l’Homme  d’Imre Madách, sauf qu’elle n’est pas aussi unitaire et logique. Mais ce défaut d’une linéarité claire et cohérente est largement compensé par l’apport ample d’éléments miraculeux, d’ailleurs pas forcément toujours artistiques. Bien que ces trucages, comme la transformation du crocodile en oiseau, de l’oiseau en singe, puis en homme, fassent parfois l’effet de spectacles d’acrobaties, il convient d’admettre que ces illusions sont habilement tissées dans l’action ; et la dernière scène dans laquelle un personnage nommé Darwin dévoile la chose, est construite avec énormément de finesses et d’effets.

Tout compte fait, c’est le premier acte qui est le plus intéressant ; celui du milieu est un peu fatigant, alors que dans le dernier la pièce prend un nouvel essor.

Parmi les rôles, c’est l’acteur du rôle-titre, le personnage du poète, qui a réalisé le travail le plus notable dans le cadre de sa tâche plutôt ingrate.

Étaient également bons : Alexandre le Grand, le roi Ashoka, Napoléon et Hindenburg. Parmi les personnages secondaires Cléopâtre, la Pompadour et Monsieur Oszkár ont également plu. L’intermède du ballet intitulé Cœur des Rédempteurs mérite aussi d’être remarqué.

Les traducteurs, les destructeurs et les contradicteurs ont tous accompli un travail excellent.

C’était une soirée agréable.

 

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BRÈVES

 

Politique

 

Le gouvernement Bethlen a enfin clos ses comptes, dans le but de justifier sa politique économique devant certaines accusations. Après quelques retouches de dernière minute c’est après-demain matin qu’il rendra public son exposé. Selon des experts, Bethlen réussira à prouver qu’il a bien jugé l’avenir, car après lui c’est effectivement le déluge.

 

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BRÈVE THÉÂTRALE

 

Le Théâtre de la Gaîté a accepté de produire la pièce "L’avenir est à nous" de Frigyes Karinthy, pour laquelle Sándor Márton[1] vient de verser une avance conséquente.

 

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COMMUNIQUÉ OFFICIEL

 

Le commerçant B. J., à l’occasion de la mise à l’encan ordonnée contre lui, considérant que celle-ci aura lieu demain après-midi, fait savoir à tous ses créanciers qu’il reconnaît la totalité de leurs exigences, et il est prêt, pour deux petits verres d’eau-de-vie d’abricot, à leur céder sa masse de faillite.

 

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DÉCLARATION

 

Je reconnais par la présente avoir reçu à ce jour deux mille pengoes de Salamon Unglücklich, contre une traite à quarante-huit heures. Étant donné que son adresse m’est inconnue, je le prie ici même de venir me trouver dans l’au-delà, à droite, derrière le quatrième nuage, pour que je puisse régler ma dette. Jakab Gescheit.

 

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HUMOUR ÉTRANGER

 

La Société des Nations a fait parvenir ses notes concernant le moratoire des dettes de l’État hongrois.

 

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HUMOUR NATIONAL

 

L’Institut Météorologique annonce que dimanche il fera encore mauvais, mais le temps s’éclaircira pour lundi, et ainsi la semaine prochaine commencera bien.

 

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SUICIDE

 

Gergely Pocák s’est pendu ce matin. Dans sa lettre d’adieu il fait savoir qu’il a appris dans les journaux du matin que son billet de loterie avec le numéro qu’il joue depuis trente ans a enfin gagné le gros lot. Ce fut la goutte qui a fait déborder le vase de ses malheurs, il n’en pouvait plus, il a dit merci, ce dernier jour ne l’intéressait plus.

 

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MESSAGES DE LA RÉDACTION

 

1. Poète lyrique. Nous avons préservé les 396 poèmes que vous nous avez envoyés depuis deux ans pour notre prochain numéro. Veuillez vous adresser à Monsieur Osvald, philosophe, selon qui les choses resteront inchangées dans mille milliards d’années.

2. Belle… Pour la fin du monde il convient de mettre une robe grise simple, des bas beiges, des escarpins marron, peu de poudre et de rouge.

3. Ménagère. Recette de la poitrine d’oie piquée : prenez quatre oies, mangez-les tant qu’il n’est pas trop tard, ça vous fera une belle cuisse.

4. Orientaliste. Vous dites que vous avez appris le perse ancien en six mois ? Nous vous en félicitons. Demain vous ferez un cadavre cultivé.

5. G.B. Vous nous invitez à lire vos conseils ? Merci. Nous mourrons bien un jour, nous ne nous laissons pas faire.

 

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POÈME

 

C’EST LA FIN, VOILA,

ET VOILA !

 

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PETITES ANNONCES

 

Ne jetez pas votre vie usagée, l’entreprise Échange d’Âmes de Lucifer vous l’achète un bon prix. Œuvres "Inferno", téléphone.

 

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DERNIER MOT

 

Maintenant enfin nous pouvons avouer la vérité à nos lecteurs, ils ont le droit de savoir que… Pardon, ma femme me demande quelque chose, oui, ma chérie ? Qu’est-ce que tu veux me dire, mon ange ?

 

Színházi Élet, 1931, n° 52.

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[1] Devenue l’agence Martonplay à New York