Frigyes Karinthy : Nouvelles parues dans la presse

 

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gredin d’ado

Javais dix ans, le Neugebäude était déjà démoli dans le quartier de Lipótváros où nous habitions alors, mais la place Szabadság n’était pas encore construite. En rentrant de l’école, à une heure, je devais chaque jour traverser ce grand terrain vague.

Arrivé au niveau de la rue Zoltán je ralentissais mes pas, je scrutais les alentours, le cœur palpitant. Puis je me mettais à courir.

Mais j’arrivais rarement à échapper à mon destin. Au coin, presque chaque jour surgissait de l’abri d’un porche un grand échalas, ce gredin d’ado aux paumes rouges. Un adolescent de quatorze ou quinze ans, avec une pomme d’Adam, ricanant. Il surgissait, se plantait devant moi, me giflait et partait vaquer à ses autres occupations.

Nous ne nous sommes jamais parlé. Je n’avais pas idée qui il pouvait être. Chaque jour il m’attendait dans la rue Zoltán. Il m’administrait une gifle, puis disparaissait aussitôt comme qui n’avait rien d’autre à faire, ayant exécuté son pensum quotidien il pouvait filer.

Je ne lui courais pas après, je ne pleurais pas, je ne le menaçais pas, je ne protestais pas. Si la scène n’était pas inattendue, elle se déroulait chaque fois si vite que j’étais incapable d’y changer quelque chose. Je mourais de peur, et pourtant lentement je m’y suis fait : cela devait se passer ainsi, c’était la fatalité, c’était immuable. En parler à quelqu’un, prévoir une défense, j’aurais eu trop honte. Pendant la journée je n’y pensais pas, je refoulais le problème ; en rentrant de l’école je m’immergeais dans mes rêveries à élaborer, je tissais, je tissais sans fin le tapis géant de l’épopée de mes aventures fantastiques – c’est seulement en approchant de la rue Zoltán que je repensais à ce qui m’attendait. Alors j’essayais de l’éviter, mais je ne réussissais que rarement. Je m’abandonnais donc à mon sort – quand je l’apercevais, mon unique souci était que ça passe vite.

Un jour j’étais distrait, trop enfoncé dans mes rêves, au point de l’oublier. Arrivé au coin de la rue je n’ai rien scruté, je ne me suis pas mis à courir, je me suis arrêté devant une épicerie et j’ai regardé la vitrine en sifflotant, puis les cadres de bois suspendus devant l’entrée sur lesquels étaient fixés des quotidiens. La une du Petit Journal rendait compte d’un meurtre quelque part à l’étranger.

Tout à coup une main m’a poussé. Pas méchamment, pas violemment. Juste comme on pousse quelqu’un qui nous empêche de franchir une porte ou de monter dans le tram. La personne a d’ailleurs pris ma place et s’est mise à déchiffrer la une du Petit Journal.

C’était lui ! Il ne m’a pas giflé, peut-être ne m’avait-il pas reconnu par-derrière, seule la photo du journal l’intéressait, or quelqu’un, un petit garçon, moi, le gênait pour bien la voir.

Ce qui m’a pris, je l’ignore… Je sentais seulement que le sang me montait aux joues et que ma tête s’échauffait. L’instant suivant j’ai sauté sur son dos. Il s’est étalé par terre. Je l’ai frappé avec mes poings, trois ou quatre fois au visage. Puis je suis monté sur son ventre, je lui ai administré un coup de pied de toutes mes forces. Puis je l’ai fait rouler.

Il a glissé vers l’orifice de l’ouverture d’une cave. Il s’est retourné, lentement, et m’a regardé bouche bée. Toute une minute sans pouvoir parler.

- Je t’ai… je t’ai fait mal ? – demanda-t-il enfin, bêtement, les lèvres amères. C’était la première fois que j’entendais sa voix.

J’ai longtemps fixé sur lui des yeux verts de lynx dans mon visage terrifiant, sans dire un mot. Dès que j’ai senti qu’il ne bougerait plus et ne parlerait plus, je me suis éloigné à reculons, gardant mon regard sur lui.

Je ne l’ai plus jamais revu.

J’avais pu avaler ses gifles. Je n’ai pas pu admettre qu’il me pousse avec mépris. Tyrans, prenez garde !

Az Est, 21 janvier 1937

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