Frigyes Karinthy : Nouvelles parues dans la presse

 

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CarriÈre

(Nouveau La Fontaine)

Il n’était pas populaire au lycée. Ses camarades ne l’aimaient pas, bien que tous reconnussent sa grande intelligence.

Doué et intelligent, mais paresseux. À l’époque tout le monde se préparait déjà à quelque chose, chacun avait son idée personnelle sur ce qui le ferait vivre. Cheval développait ses muscles, Tigre ses griffes, Lézard envisageait l’idée de se faire pousser des ailes, Tortue sculptait une maison d’habitation en dur, Araignée dessinait un compliqué réseau de toile, Guêpe ne faisait toute la journée que dessiner, construire et elle était près d’obtenir à l’aide de quotients différentiels et la méthode infinitésimale, la forme optimale d’utilisation de l’espace, la cellule hexagonale.

Lui, ne se consacrait pas sérieusement aux études. Tout au long de la journée il sautillait, se dorait au soleil, il dansait ou traînait. Il ne se souciait même pas de se construire une tente ou un nid, pourtant ses pattes de devant s’étaient incroyablement affinées, éplucher ou casser des noisettes devenait un jeu pour lui, alors que la Vrillette mettait des jours à les percer. Son loisir favori était de jouer la comédie, amuser ou plutôt fâcher ses camarades de classe avec d’horribles grimaces, comme pour se vanter de la hideur de sa gueule ridée. Girafe et Éléphant se détournaient avec mépris, seule Hyène ricanait.

Il s’est honteusement planté au baccalauréat. Il ne savait rien correctement de ce qui est nécessaire pour faire son trou dans la vie. Il ne disposait pas d’armes correctes, de galeries souterraines, de bajoues, de bagues, de bois, de couleurs changeantes. Sa pilosité même était plus usée et plus désordonnée que celle des autres, la plante de ses pieds était nue, ses jambonneaux étaient mollassons – c’est encore en gym qu’il était le moins mauvais, mais là aussi irrégulier et sans logique. Aux questions posées il essayait de blatérer quelque chose, il imitait le bon élève, offensant l’autorité du Jury avec ses grimaces contorsionnées. Ils ont fini par le recaler, sans même lui accorder un rattrapage à l’oral, l’ayant déclaré à l’unanimité la honte de la Forêt. Quand il sortit du sous-bois, ses camarades baissèrent honteusement les yeux, alors que lui grinçait des dents et leur montrait son derrière et un doigt d’honneur, avant de disparaître dans la direction du désert.

Durant des années ils n’eurent plus de ses nouvelles. Ils ne l’invitèrent même pas à la première rencontre décennale, ils croyaient qu’il avait péri sous une dune de sable ou qu’il s’était fait dévorer par des termites.

De longues années passèrent avant l’arrivée des premières nouvelles. Hirondelle migratrice commença à rapporter qu’il avait traversé la Grande Eau et qu’il s’était établi dans le Nord, au Pays Froid. Mais il n’avait pas gelé parce qu’il était couvert de fourrure et de laine.

- De fourrure ? – s’étonna Ours – comment est-ce possible ? C’est moi qui en détiens la licence.

- Impossible – répéta aussi Mouton – il doit y avoir erreur.

En effet, la protection des brevets est chose inconnue dans la Forêt, car là-bas on ne se vole jamais des idées de base.

D’autant plus grand fut l’étonnement quand les autres nouvelles parvinrent au fur et à mesure.

Il fut aperçu près du Delta, il portait un gilet blindé, mais pas le sien, il l’avait apparemment volé à Éléphant. Puis – comme s’il s’était approprié leurs projets – il construisait des pyramides comme Fourmi et Taupe. Il serrait un long dard d’abeille dans sa main avec lequel il attaquait des animaux même plus grands.

Ensuite, ébahissement général. Aigles jurèrent qu’il savait voler comme Chauve-Souris, mais quand ça l’arrangeait il pouvait ôter ses ailes. Il avait appris de Raie l’art d’électrocuter, tout comme il imitait les ondes radio de l’antenne des insectes. Il apparaissait partout où on ne l’attendait pas. Il devenait de plus en plus riche et de plus en plus puissant. Il ne possédait aucune invention en propre, mais il s’était approprié ou il avait copié la fortune personnelle de tous ses anciens camarades de classe. Il avait appris en privé tous les artifices que le Génie des Espèces avait distribués, il avait ramassé, réparé et pris à son usage tel un brocanteur tout ce que les autres avaient jeté. Il avait piqué sa vitesse à Gazelle, sa témérité à Lion, son insolence à Moineau, sa prolificité à Lapin, il s’était même procuré en douce un peu de sagesse de Chouette.

Quand parvint la nouvelle qu’il allait participer lui aussi à la rencontre cinquante millénaires du baccalauréat dans la Forêt, une grande confusion se mit à régner parmi les camarades. Ils se souvinrent encore de sa jeunesse, personne ne savait comment le recevoir, s’ils le recevaient. Chien et Porc, qui lui avaient rendu visite à l’étranger, et qui selon les mauvaises langues avaient même travaillé sur ses propriétés, étaient d’avis d’oublier le passé, de le réintégrer désormais dans la société, et ils préconisaient même un accueil solennel.

Ils eurent gain de cause, et une sorte d’accueil bien qu’assez tiède fut improvisé. L’aristocratie carnassière préféra s’abstenir, les notabilités villageoises participèrent davantage (Bison, Bœuf, etc.), ainsi que Kangourou pour représenter la ploutocratie. Un certain nombre de toasts polis furent prononcés. La société se disloqua rapidement, sous l’effet d’un bruit désagréable.

C’est Loup qui répandit la rumeur ; on affirme qu’il jalouse Chien, son beau-frère, qui s’était fait "embaucher" à l’usine du grand parvenu. De son propre aveu, s’il détestait l’invité de la fête, c’est parce qu’il lui avait volé l’idée que les quadrupèdes peuvent se manger les uns les autres, même au sein d’une même espèce.

Il souleva donc le problème racial et déclara que d’après ses informations il y aurait un petit problème du côté des grands-parents : il pourrait s’agir très probablement d’un singe anthropoïde.

 

Magyarország, 26 juin 1938

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